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mardi 30 juin 2009

VICTOIRE DIPLOMATIQUE A MANAGUA, DEFAITE DU "MONDE" A PARIS

Calderon, Colom, Arias, Morales, Chavez, Correa, Castro, Torrijos... Tant de chefs d´État latino-américains qui décident de se réunir en urgence ce lundi a Managua , c´est une première. L´histoire retiendra leur unanimité et leur fermeté. Les pays de l´ALBA, du SICA, du Groupe de Rio et de l´OEA exigent “le retour immédiat et inconditionnel du président Zelaya au Honduras”. Sa volonté affirmée de rentrer au pays dès jeudi lui vaut une standing ovation.

Alors que ses homologues dénoncent "le retour à la barbarie subie à l´époque de la National Security" et refusent de “revenir à l´âge des cavernes”, le journal français Le Monde, lui, évoque un “coup d´État d´un genre nouveau" (1). Ce titre, Sabot l´emprunte au “principal quotidien” nicaraguayen - sans dire qu´il s´agit surtout du plus réactionnaire - "La Prensa". C´est ce journal que le président dominicain Leonel Fernandez, connu pour sa prudence , brandit ce soir a Managua devant la trentaine de collègues latino-américains pour en dénoncer la manchette : "deux présidents se disputent un siège". "Il n´y a qu´un président du Honduras, corrige un Fernandez indigné, celui qui est sorti des urnes !".
Le Monde feuillette la “presse latino-américaine” comme si on pouvait trouver le pluralisme dans la concentration économique de la presse écrite. Technique connue : se retrancher “objectivement” derrière les citations. Cela permet de jeter une ombre sur la consultation électorale avortée, cette enquête demandée par 400.000 signatures citoyennes et que les partis de l´élite putschiste, majoritaires au congrès, craignaient tant. Pourquoi s´inquiéter d´une consultation voulue par la population au point que les habitants montaient dimanche des barricades pour empêcher les militaires de confisquer les urnes ? Mais voyons, cher lecteur, parce que les honduriens pourraient demander ensuite une réforme constitutionnelle. Et si les gens votent et s´ils décident de réélire Zelaya, eh bien, ce sera - nous vous l´expliquerons bientôt - la dictature comme au Venezuela, vous savez bien. C´est la faute de Zelaya de croire que ni les États-Unis ni la Banque Mondiale ne rendront la vue à des milliers de pauvres ou ne donneront aux paysans les moyens de produire pour nourrir la population et de préférer les programmes sociaux de l´ALBA et du Petrocaribe initiés par le gouvernement venezuelien.
Pour écarter tout soupçon de partialité, le Monde cite un journal argentin, qui nous précise-t-on est “de gauche”. “50 % pour Hitler, 50 % pour les juifs” (Godard).

Pourquoi faudrait-il démonter les rouages de l´élite économique hondurienne et ces conseillers d´un Pentagone qui pèsent plus qu´Obama dans leur volonté de briser le maillon le plus faible de l´ALBA ? Nicolas Sabot cite la presse hondurienne mais ne dit rien du coup d´État médiatique, du monopole privé du spectre radioélectrique, de ces télévisions qui passent des telenovelas pour censurer la résistance de la population. Tout récemment Lula, Correa et même Obama ont critiqué ces médias qui attentent contre les institutions démocratiques ? Des “fils de Chavez” sans doute.

Le Monde ne dira rien non plus de la part active du président venezuelien dans la construction de ce front pluraliste de chefs d´ëtat pour sauver la democratie au Honduras. Alors que le président venezuelien a reaffirme a Managua, entouré de ses collêgues du reste du continent, que “l´ere des fusils est bien finie et que les revolutions doivent etre pacifiques”, le Monde reprend dès dimanche la vulgate mondiale : “Chavez-met-ses-troupes-en-alerte”. Pour conclure son article, Antonin Sabot a choisi un dessin de la Prensa (Panama). Le président du Honduras court en pleurant vers son "père", Hugo Chavez, qui lui demande, énervé : "Qui t'a mis ce coup ? Que je lui en mette un !"

Lorsque le Pinochet hondurien (Romeo Vasquez, formé a l´Ecole des Amériques) rejoindra sa caserne grâce a la resistance civile et aux efforts conjugués des chefs d´État latinoamericains, les honduriens devraient décorer “le Monde” pour sa courageuse contribution à la mobilisation générale.


Exemple de la désinformation recyclée par le Monde.
Alors même que Chavez s´active dans la construction d´un front diplomatique pluraliste pour sauver la démocratie hondurienne et déclare avec ses collègues latinoaméricains que "l´ère des fusils est bien finie et que les révolutions doivent être pacifiques", il faut créer l´image d´un monstre agressif'...

(1) Voir http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2009/06/29/honduras-un-coup-d-etat-d-un-genre-nouveau_1213244_3222.html Honduras : "Un coup d'Etat d'un genre nouveau" LEMONDE.FR | 29.06.09 | 20h14 • Mis à jour le 29.06.09 |

mardi 17 février 2009

Libération et le Venezuela : désinformation à vie ?

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samedi 3 janvier 2009

Dix propositions pour créer une télévision socialiste.








De ce qui se passe au Venezuela dépend en grande partie ce qui peut se passer ailleurs, dans le reste du monde. C´est notre responsabilité historique et parfois nous l’oublions. Nous devons travailler avec des idées. Nous devons réveiller les consciences. Notre degré de conscience est loin d´être à la hauteur que nous souhaitons.
Hugo Chavez, 28 septembre 2008

L’action ne doit pas être une réaction mais une création.
Mao Zedong


1. Que le “tactique” cesse de différer le “stratégique”.

Après dix ans de révolution bolivarienne au Venezuela, il est fréquent d´entendre : “imitons les codes de la télévision commerciale, puisque c’est ce que les gens aiment. Sinon nous allons nous isoler des masses qui regardent depuis toujours Venevision et nous ne pourrons concurrencer les médias privés (80 % des ondes radio et télé du Venezuela de 2009 sont aux mains de l´opposition). Bien que certains défendent cette idée comme tactique transitoire, d’autres pensent que la seule télévision possible est celle qui a toujours existé. Le débat sur la communication socialiste a déjà eu lieu dans des révolutions antérieures. Pourquoi ne pas tirer les leçons des cas chilien, nicaraguayen, cubain ? « Inventer le socialisme du XXI siècle - dit le Président Hugo Chavez - ne signifie pas ignorer la séquence d’expériences extraordinaires, de luttes et de penseurs qui ont forgé la théorie du socialisme. Ignorer l’Histoire serait nous condamner á la répéter. »

Dans l’ouvrage Culture et communication de masses (1975), Garreton, Valdez et Armand Mattelart analysent le Coup d’état contre le Président Salvador Allende. Si la possibilité d’une révolution socialiste a échoué au Chili, « on le doit en partie aux atermoiements de la gauche officielle dans sa politique communicationnelle, sa difficulté á valoriser son propre projet historique, sa crainte que les masses elles-mêmes imposent leur voix dans les médias existants ou dans d’autres créés par elles. Il manquait la confiance suffisante pour laisser agir ces acteurs essentiels : les travailleurs. La gauche officielle est restée malheureusement sur la défensive. L’accusé s’est enfermé dans le cercle argumentaire de son adversaire de classe, recyclant les représentations collectives produites par son ennemi politique et qui lui étaient intrinsèques. L’initiative du discours est restée dans les mains de la droite, les techniciens de la communication officielle n’ont pas été capables de s’effacer pour laisser surgir les embryons d’une nouvelle culture. La neutralité technique s’est révélée un mythe. Il n’y avait pas de “technique en soi”, utilisable à souhait par la droite ou par la gauche. Il n’y avait qu’une technique bourgeoise de la communication et rien de plus. Le peuple devait créer la sienne, mais n’a pas eu accès à cette possibilité. » (1)

Aujourd’hui, dans le Venezuela bolivarien, nous devons nous demander : Comment s’exprime la souveraineté populaire dans la télévision du Socialisme du XXI siècle ? Comment relier peuple, télévision et l’État socialiste ? Comment évaluer une télévision socialiste ? Quelle est son mode de production ? Quelles sont ses relations de travail ? Qui la dirige ?

2. “Le neuf ne peut copier le vieux. Il doit être autre chose”.

À cette pensée de Simon Rodriguez (1769-1854, formateur de Simon Bolívar) le Président Hugo Chavez répond au début 2008 par une réflexion autocritique : « Le socialisme est condamné à n´être qu’un fantôme errant, une utopie désincarnée, si nous ne transformons pas les relations de production qui sont à la base de la société. » Il insiste avec véhémence sur ce point au début de la campagne électorale du PSUV (Parti Socialiste Unifié du Venezuela), le 28 septembre 2008. Comment appliquer ce mandat philosophique dans un lieu de travail comme la télévision ? Dans la télévision capitaliste, c’est le rédacteur en chef qui pense la tâche que doivent exécuter sa main-d’oeuvre : monteurs, caméramans, ingénieurs du son, etc., confinés à leur case muette de travailleur. Par contre dans une télévision socialiste, les travailleurs dirigent collectivement et intellectuellement l’ensemble de la production et se forment en permanence pour cela.

En inaugurant un lycée à El Viñedo, État d’Anzoátegui, en septembre 2008, le Président Hugo Chavez a exposé de nouveau les raisons de libérer le pouvoir créateur de l’être humain encore réduit à sa force de travail. Ce refus de la fragmentation de l’être, cette aspiration à construire la République comme assemblée d’êtres intégraux, plus complets, plus critiques, plus responsables, en un mot : plus libres, caractérisait déjà la pensée de Simon Rodriguez à l’aube du XIX siècle : « la division du travail dans la production de biens ne fait qu’abrutir cette force de travail. Si pour produire d’excellents coupe-ongles, et bon marché, nous devons réduire les travailleurs à des machines, alors mieux vaudrait nous couper les ongles avec les dents. » (2) Bien des années plus tard, Karl Marx mettra en cause cette division du travail : “Dans une société communiste, il n’y aura plus de peintres mais, tout au plus, des hommes qui, entre autres, s’occupent aussi de peindre.” (3)

3. Connaissance = conscience = action.

Dans une télévision socialiste, apprendre toutes les facettes de la technique n’est pas une fin en soi, mais le moyen pour chacun de comprendre le travail des autres, d’échanger les rôles et de penser l’ensemble de la production. Rien à voir avec la polyvalence technique telle que le pratique la télévision capitaliste afin de réduire son personnel et maximiser son profit.

Mais d’où vient l’importance de penser collectivement ? Friedrich Engels (4) ou István Mészarós (5) nous enseignent à penser le réel en profondeur contre les idéologies dominantes (comme La Fin de l’Histoire ou le psychologisme). Chaque chose se révèle en unité de contraires, unité de contradictions en mouvement, infinité de possibles (Hugo Chavez, 2008). L’être humain est un être dialectique, toujours inachevé, tour à tour sujet ou objet de transformations selon les structures sociales, intimement lié aux luttes historiques. Or, puisque personne ne peut produire, seul, l’analyse complète de la réalité historique avec toutes ses contradictions, la discussion collective des points de vue est indispensable pour approfondir notre connaissance et porter la production à un plan supérieur.

4. Briser la domination télévision/peuple et sortir d´une planification comme exclusion

Il y a ceux qui sont dans la lumière et ceux qui sont dans l´ombre. Et l´on voit ceux qui sont dans la lumière et l´on ne voit pas ceux qui sont dans l´ombre.” Bertolt Brecht

L’objectif d’une formation sociopolitique permanente est que l’équipe de télévision devienne un groupe de militants profondément liés à la population organisée, quelque chose comme son “intellectuel organique” (Gramsci). Une équipe de producteurs intégraux bien formée en histoire, en littérature, en économie, en sociologie, en philosophie, etc., pourra croiser ses connaissances scientifiques avec les savoirs populaires pour produire des actions transformatrices avant, pendant et après la production d’une émission. Casser les stéréotypes sur les quartiers pauvres ne passe pas seulement par s’y rendre physiquement. Il s’agit de se construire un regard, d’être capable d’analyser la réalité sociale, de rompre avec la pensée localiste, substantialiste de ces lieux et de passer à une analyse globale. Le sociologue Pierre Bourdieu (6) explique que l’essentiel de ce qui arrive dans les ghettos américains trouve son explication en dehors de ces zones. Ces lieux d’abandon se caractérisent essentiellement par une absence d’État (police, école, santé, etc.).

Une télévision capitaliste neutralise et désorganise les classes populaires (et renforce leur solidarité avec la classe dominante et ses intérêts). Elle désagrège les germes de solidarité entre exploités, non seulement en diffusant des modèles de comportement compétitifs puis individualistes, mais aussi en organisant en fonction de la domination tout un schéma de transmission de l’information. Par exemple, en cas de grève : on n’informe pas que l’on lutte pour un nouveau modèle de société. La grève est montrée comme une plaie locale, une “perturbation”, voire un “chaos” souffert par l’usager qui voit interrompre “son” service. Ainsi les médias opposent les acteurs sociaux pour mieux dissimuler les intérêts profonds qui en font une majorité. Ensuite parce le sujet de l’information n’est pas la population en lutte mais un journaliste privé de temps d’enquête et de droit de suite, placé au milieu de l’écran, et muni d’un micro. Les journalistes-vedettes dissimulent leur position de classe en revendiquant leur autonomie de groupe (forums sur l’éthique journalistique, prix annuel, associations, écoles, plaques, toques, diplômes et autres fétiches du professionnalisme d’une information sans sujet réel). Le mythe dominant s’appelle « objectivité ». Il se fonde sur des nouvelles techniques qui évoquent l’impartialité, l’exactitude, le sacrifice héroïque du journaliste pour nous informer. Parmi ces techniques dérivées du modèle étasunien, surgit le présentateur-vedette qui sépare information “factuelle” et “opinion”.

Armand Mattelard : « Si le journaliste ne veut pas être le complice d’une réactualisation quotidienne de l’oppression et de l’exploitation, il a besoin de dépasser cette notion de réalité impartiale et de lier ses informations avec le contexte historique. C’est-à-dire, qu’il faut la reconnecter avec la réalité contradictoire et conflictuelle, là où précisément ces contradictions et conflits nient l’image harmonieuse de la société, la vérité et la véracité imposée par une classe. » (7)

La planification de la production est naturelle dans la télévision commerciale. Son but est de diminuer le temps de travail et de maximiser le profit. Dans une télévision socialiste, l’efficacité aussi est recherchée, mais il ne s’agit pas de la même. Loin de vouloir “planifier” son sujet, la télévision nouvelle construit une efficacité qualitative, celle de la participation de la population (qui possède ses caractéristiques propres de temps de participation, son rythme de vie communautaire, etc.). La population n’est pas l’objet d’une planification mais son sujet co-responsable. Il ne s’agit plus d’administrer une ligne de produits télévisés mais de planifier des processus d’apprentissage et de prise de pouvoir citoyenne, à travers les diagnostics sociaux et les évaluations participatives. C´est ici que l´apport de Paulo Freire est fondamental (8). Nous avons tou(te)s connu l’expérience historique de la télévision comme relation de dominants à dominés. Nous connaissons tou(te)s la phrase du producteur : "Nous devons pousser les gens à dire ce que nous voulons qu’ils disent" et la phrase de celui qu´on “produit” : "Qu’est-ce que je dois dire ?" L’aliénation est mutuelle. Le producteur de télévision commerciale se déshumanise en faisant du peuple la matière première de son émission. Dans une télévision socialiste, la tâche d’humaniser ne peut être totale, si on ne redéfinit pas d’abord le travail comme action libératrice, si on n’en finit pas avec la double aliénation du producteur et de celui qui est “produit”. L’émission cesse ainsi d’être un produit et devient le travail en commun effectué par deux sujets intégraux.

5. Dépasser le concept d’émission comme “produit”.

Ceci nous mène à redéfinir l’émission de télévision comme levier pour construire le pouvoir citoyen. Dans une télévision capitaliste, le scénario est souvent écrit par avance, imposé à la réalité coûte que coûte. Dans une télévision socialiste, l’intelligence collective oriente le contenu : les porte-parole, les situations, les objectifs et les obstacles, les actions et les solutions émergent d’une recherche participative, du diagnostic mené par la communauté avec l’équipe de la télévision. Il s’agit d’abandonner le point de vue unique de la télévision comme pouvoir et partir d’une réalité à chaque fois nouvelle. L’écriture du scénario commence sans la caméra, elle se fait à travers le temps de la relation et à travers le partage des conditions de vie de la population.

La production intégrale d’une émission, sa diffusion, son suivi deviennent ainsi une manière de revoir, de corriger, d’impulser le pouvoir citoyen. Une manière pour la population de visualiser, d’analyser son action entre passé, présent et futur de la lutte de classes et la transformation des relations de production. Nous parlons de l’émission de télévision comme d’un moment intégrateur population-État. Dans ce sens, il est proche du concept du “projet” tel qu’élaboré au sein de la nouvelle Université Bolivarienne : “l’UBV doit se relier au développement endogène et à la construction du pouvoir citoyen à travers le projet communautaire et les liaisons avec les Conseils communaux. Les Projets doivent être approuvé par les groupes sociaux.”

6. Dépasser le concept ancien de travail

En dénonçant le gaspillage des ressources de l’État et les heures supplémentaires payées 800 % à VTV (chaîne d’information gouvernementale) le Président de la République exposait en fait, un nouveau concept du travail. Dans son dialogue avec les mouvements sociaux réunis lors du contre-sommet des mouvements sociaux à Vienne (2006) il expliquait la différence entre le travailleur exploité par le chef d’une entreprise privée et le travailleur fier de son travail parce que conscient de servir les intérêts de la collectivité. En 2007 le Président a annoncé la réduction du temps de travail afin de libérer le temps de la relation sociale, de la formation intégrale et de la création. Plus récemment encore, l’ancien ministre de l’Education, M. Aristóbulo Istúriz, insistait sur la nécessité de supprimer "la division sociale du travail". Dans les derniers mois tant le Président comme le Ministre de l’intérieur, M. Jesse Chacón, ont insisté sur la nécessité du travail volontaire comme facteur de l’éthique socialiste (premier point du Plan Socialiste de la nation 2007-2013).

Le 20 septembre 2008, le président demande à nouveau aux "institutions de l’État" de donner l’exemple en consacrant des journées volontaires à récolter du maïs avec les paysans ou à récupérer des espaces publics à Caracas. Mais le travail volontaire n’est pas un travail supplémentaire. Il est simplement l’action militante, spontanée qui surgit de la conscience du besoin de fonder un monde nouveau. Si une révolution, au-delà du social et de l’économique, n’est pas à la fois culturelle et idéologique, elle disparaît bientôt sous les assauts du cycle contre-révolutionnaire, toujours cruel, l’histoire de notre continent ne souffre pas d´exceptions.

Dans une télévision socialiste, nous pouvons nous inspirer du mouvement social qualifié par Fidel Castro comme “le plus important et le plus conséquent du continent” : le Mouvement des Travailleurs ruraux Sans Terre (MST, du Brésil). Son école nationale Florestan Fernandes base la formation des cadres sur l´union de la théorie et de la pratique, sur la mystique révolutionnaire et sur le travail volontaire tel que défini par le Ernesto “Ché” Guevara : « dans certains cas, le travail volontaire est une récompense, dans d’autres un instrument d’éducation, jamais une punition. C’est aimer le travail de base. Une nouvelle génération naît ! » (9).



7. Ne pas attendre la réappropriation populaire du spectre hertzien pour former les communicateurs socialistes.

Sans révolution, pas de télévision révolutionnaire. Les cycles contre-révolutionnaires la confinent à la marginalité, à la résistance, à la disparition (10). Du Brésil au Mexique la répression s’abat sur les radios et sur les télévisions communautaires. Seul le Venezuela d’Hugo Chavez a réussi à démocratiser une partie des ondes en légiférant en faveur de centaines de radios et télévisions communautaires, en leur reconnaissant le droit démocratique d’accéder á des fréquences propres, sans pour autant contrôler leur parole. Historiquement, la concurrence déloyale d’un spectre hertzien privatisé à outrance a signifié la transformation du concept de service public en service au public, c’est-à-dire, en service au client. Aujourd’hui en Amérique Latine les mouvements sociaux et quelques gouvernements progressistes essayent de rompre le monopole privé des ondes, de démocratiser le “latifundio” radioélectrique anachronique qui maintient les peuples sous la dictature médiatique du néo-libéralisme. Mais si au moment de socialiser les fréquences, de légiférer en faveur du secteur communautaire et du service public, nous ne disposons pas de communicateurs formés pour cette révolution qualitative de la communication, les espaces libérés seront rapidement récupérés, par défaut, par des professionnels qui recyclent leur idéologie commerciale ou académique de “comment faire la télévision”. Ceci a été récemment observé au Brésil, en Uruguay et en Équateur dans des expériences nouvelles de télévisions municipales ou d’État. Quels sont par conséquent les deux défis principaux des mouvements sociaux et des gouvernements révolutionnaires ? D’abord, organiser un rapport de forces permettant la démocratisation du spectre hertzien. Dans une démocratie authentique, le patrimoine public des ondes ne peut-être cédé à une minorité d´entreprises privées, il doit être mis à la disposition à 70 % de télévisions communautaires et à 30 % de télévisions du service public, à condition qu’elles soient vraiment participatives. Ensuite il faut anticiper le mouvement et former à temps des futurs responsables de la communication socialiste pour éviter que le potentiel émancipateur des nouvelles chaînes en soit rapidement annulé par le mode de production dominant.

8. Transférer la télévision au peuple, enfin.


Le caractère authentiquement socialiste d’une télévision est réalisé quand son producteur principal, politiquement parlant, est la population organisée. C’est à ce moment qu’à lieu la lutte la plus importante car la classe moyenne d’État se replie sur ses intérêts de classe, invente mille stratégies pour se reproduire comme pouvoir d’État et garder la main sur ses ressources tout en attendant patiemment le retour à la normalité post-révolutionnaire. Le travail de sape de la base économique capitaliste agit à sa faveur, freine et érode l’organisation d’une conscience socialiste. Comme on peut l’observer dans une grande partie de notre jeunesse encore perdue dans les désirs du pouvoir individuel et de tous les réflexes conditionnés dénoncés par le Président Chavez : « individualisme, égoïsme et culture privée (dont la privatisation de l’État par des intérêts économiques individuels, groupaux) ont marqué profondément notre peuple. » La philosophie des peuples originaires telle qu’exprimée par le philosophe Blaise Pascal (11) est que le centre est partout. En pleine Révolution française, Gracchus Babeuf, précurseur du communisme, invente le cadastre comme mode d’effectuer l’égalité de l’espace physique entre tous les citoyens. Dans une télévision assumée par le peuple s’impose enfin l’égalité substantielle (Mészáros) entre tous : entre les régions, entre les regards, entre les pensées. Chaque fois plus horizontale, la télévision devient l’enseignement du peuple par le peuple, l’échange permanent d’expériences, d’essais/erreurs pour se construire et se renforcer en tant que pouvoir citoyen. Pour Dziga Vertov, le travailleur textile doit pouvoir voir l’ouvrier d’une usine de construction mécanique lorsqu’il fabrique une machine nécessaire au travailleur textile. L’ouvrier d’une usine de construction mécanique doit pouvoir voir le mineur qui fournit à l’usine le combustible nécessaire. Le mineur de charbon doit pouvoir voir le paysan qui produit son blé nécessaire. Tous les travailleurs doivent pouvoir se voir afin d’établir mutuellement entre eux un lien étroit et indestructible. Mais tous ces travailleurs sont éloignés les uns des autres, et par conséquent ne peuvent pas se voir. Un des objectifs du ciné-œil est justement d’établir une relation visuelle entre les travailleurs du monde entier. (12).

À Vive TV, la nouvelle télévision participative du Venezuela, un cercle de pêcheurs prend la parole. La transmission par faisceau satellite, un saut technologique conquis au bout de quatre années d’existence de la chaîne, permet de lancer les paroles et les visages en direct à travers tout le pays. Ici, il n’y a pas de journalistes pour donner et reprendre la parole, pas de journalistes qui ignorent de quoi est faite la vie des pêcheurs. Non. C´est une femme du peuple, également responsable d’une coopérative, qui lance le débat : la coopérative et sa relation avec l’État, les maisons en chantier, les bénéfices pour les pêcheurs artisanaux de la nouvelle loi de la pêche. Ce cercle qui discute est une des formes typiques de Vive TV. Ce n’est pas seulement l’absence de modérateur au milieu de l’image. C’est la parole libérée qui vient et revient, s’élève lentement jusqu’aux décisions. Distances respectueuses, citoyens de la caméra, la télévision du futur n’a pas besoin de gros plans émotifs. On voit aussi la mer derrière les pêcheurs. Sous leurs mots, la mer devient réelle : un océan de travail. Demain, des enfants exploités par une usine de pêche industrielle poseront entre nos mains des blocs de sel.

Il s’avère dès lors absurde d’appliquer à une télévision socialiste un instrument comme l’audimat. Ce système de mesure d’audience ne cherche qu’à augmenter le prix de prévente du temps télévisé aux publicitaires de shampoing et de cartes de crédit. Mais la télévision socialiste ne cherche pas à produire une masse de consommateurs. Son public est une population dont on veut activer et renforcer le potentiel social ou politique. La télévision socialiste doit donc être mesurée, évaluée non sur des quantités pures mais sur sa capacité à construire collectivement les changements qualitatifs de la conscience, sur son impact dans les efforts de la population en lien avec le gouvernement révolutionnaire pour construire un véritable État socialiste. “Dans la phase de transition au socialisme, de nombreux messages continueront d’être élaboré par les techniciens des médias de communication de masses, inscrits la plupart du temps dans un cadre petit-bourgeois, et cela même dans les médias contrôlés par la révolution. Notre proposition de restituer au peuple le contrôle sur les messages qu’il reçoit reste valable. Il faut éviter que le critère de sélection et d’appréciation échappe à la Communauté concernée.” (13)


9. Un mode de production socialiste génèrera une nouvelle relation entre télévision et public.


- Est-ce qu´ils passent un bon programme ?
- Rien. Partout de la télévision

N’est-il pas absurde que beaucoup de communistes s’enthousiasment
pour l’art féodal et capitaliste et ne montrent aucun enthousiasme
pour élaborer l’art socialiste ?
Mao Zedong

La télévision capitaliste est une entreprise privée qui consiste à augmenter par divers moyens (sexe, violence, variétés, voyeurisme, spectaculaire, émotion, exotisme, etc.) le prix du temps qu’elle vend aux annonceurs publicitaires. Elle divise son temps en cases standardisées (de 12, 26 ou 52 minutes) pour pouvoir transmettre la plus grande quantité de publicité. C’est le règne du Comme vous le savez, nous devons malheureusement nous arrêter ici. Selon Armand Mattelard (1998) l’idéologie contemporaine de la communication se caractérise par l´éphémère, l’oubli de l’histoire, du pourquoi des objets et de leur articulation sociale. Il noie le téléspectateur dans “l’éternel présent” du ponctuel, du sans-suite de la marchandise télévisuelle (14). Ce recours constant à la rapidité se transforme en un contre-processus parce qu’une des caractéristiques de l’espèce humaine est que nous avons une nécessité vitale de temps, de durée et d’espace. Ces éléments sont nécessaires à notre capacité de jugement, de questionner, d’obtenir une réponse, de libérer notre pensée. Ces éléments nous aident à interroger et à communiquer avec les autres et avec le monde qu’il nous entoure (15).

Au lieu de profiter de sa spécificité et de l’approfondir, le service public va, la plupart du temps, succomber à la tentation de l’imitation. L’écran public se transforme. Les émissions et les contenus exigeants sont supprimés ou déplacés à des heures de faible écoute car ils n’apportent pas de recettes publicitaires. Le raisonnement des programmeurs est devenu le suivant : puisqu’il faut tout rentabiliser, il est plus efficace de jouer sur les bases qui font la force de la télévision dominante. La forme de la télévision publique se moule sur la commerciale. (16) L’esthétique socialiste naîtra de la révolution du mode de production. Une oeuvre d’art n’est pas révolutionnaire, disait Herbert Marcuse, parce que son contenu est révolutionnaire mais parce que sa forme est révolutionnaire (17). Louis Althusser le disait bien : ce n’est que d’une technique qu’on peut déduire une idéologie (18). Le JT dominant, ou la telenovela, sont des mondes verbaux. En isolant des bustes parlants, en les montant l’un après l’autre comme base de notre information, en réduisant le réel à des “plans de coupe” censés apporter une “couleur locale” on fait disparaître les corps individuels, le corps social, le monde des travailleurs, les processus de création et de production de la vie. C’est l’idéologie bourgeoise par excellence, son mythe même : celui d’une classe qui veut occulter son origine, qui doit à tout prix effacer ce travail qui lui permet d’exister sous peine de voir dévoilée sa vraie nature. Dans une télévision socialiste par contre la forme du journal télé dominant se libère de cette occultation et ramène à la surface ce qui est enfouie : un équilibre dynamique de voix et d’activités autonomes, un montage parallèle de plusieurs flux de conscience, situations, activités, actions, travaux, processus créateurs vécus par des personnages différents dans une réalité sociale contradictoire. C’est ainsi que l’image et le son reviennent nous parler d’un être humain comme individu-social-historique en mouvement (Mészarós).

Le journaliste et défenseur de la télévision publique Hugues Le Paige décrit la fabrication du programme “En proceso” à Vive TV, télévision participative du Venezuela : « En Proceso » est un des programmes les plus intéressants en matière d’information. Il n’invente pas réellement une nouvelle forme, mais il s’inspire de la démarche documentaire et d’un certain « cinéma-vérité ». Formés à l’école documentaire de Vive, journalistes-réalisateurs, cameramen, preneurs de son et monteurs sont nourris de Rouch et Vertov, d’Ivens et de Wiseman et ils en ont retenu les leçons. « En Proceso » veut « rendre compte et analyser en profondeur l’organisation sociale des communautés paysannes et des quartiers populaires ». L’émission se construit en étroite collaboration avec les protagonistes du sujet. Au cours de plusieurs visites préalables, dans un véritable dialogue, l’équipe prépare longuement le scénario du mini documentaire avec les acteurs du mouvement social qui vont jouer leur propre rôle dans la séquence : ce sont aussi ces derniers qui en fixent les grandes lignes et le contenu, l’équipe de réalisation « recadre » en fonction des contraintes techniques et de la lisibilité du message. Ensuite, et c’est une autre originalité en matière d’information, le tournage s’effectue exclusivement en plans-séquences (en général deux ou trois plans de 5 minutes pour une durée totale de 10 à 15 minutes). Ce type de réalisation présente bien des avantages : il donne une réelle profondeur aux hommes et à leur histoire, il refuse l’instantanéité du journalisme traditionnel et il laisse une vraie place au téléspectateur qui n’est pas réduit au rôle de consommateur de l’information comme les acteurs de l’évènement ne le sont pas à celui de « matière à témoignage ». Les acteurs de l’évènement sont toujours les sujets de leur propre histoire et jamais les objets de l’information. Ils sont pleinement respectés dans leur identité comme dans leur image : en quelque sorte l’inverse de ce que notre télévision nous donne le plus souvent à voir. De plus, le principe de base à Vive est le « suivi » : un sujet abordé ne sera jamais abandonné ; deux semaines ou deux mois plus tard l’équipe reprendra contact et, le cas échéant, entamera un nouveau tournage pour rendre compte de l’évolution du problème. Le résultat est impressionnant : les équipes de « En Proceso » maîtrisent parfaitement leur instrument et alimentent des débats souvent passionnants au sein des communautés qu’elles nous font découvrir. J’ai pu en suivre une à l’oeuvre dans la montagne tropicale à une heure et demi de route de Caracas. Une petite communauté de paysans s’est réapproprié des terres abandonnées par de grands propriétaires dans les années soixante. Ils sont plein de projets : reprendre la culture du café, installer une école dans l’ancienne hacienda afin que les enfants ne soient plus obligés de faire deux ou trois heures de route pour se rendre au cours, construire des maisons en dur pour remplacer les logements de terre et de tôle. Leur lutte pour reprendre ces terres et entamer les constructions, l’espoir que cela suscite, les difficultés que cela provoque, le soutien du gouvernement et les réticences de l’administration : il sera question de tout cela dans le récit de « En Proceso » avec à la fois beaucoup de détermination et de maturité. La forme choisie par Vive pour en rendre compte permet une narration subtile qui suscite la curiosité du spectateur. Et ces histoires scénarisées dans une démarche documentaire intègrent évidemment l’imprévu du tournage. Au moment où l’on préparait cette séquence dans la montagne, des gardes « verts » – le domaine est par ailleurs une réserve naturelle – annoncent brusquement le blocage des matériaux de construction pour les logements faute d’une énième autorisation administrative. Toute la communauté descend sur le sentier discuter avec des gardes, plutôt imbus de leur pouvoir. Situation typique lors des occupations de terres abandonnées : les paysans en appellent aux directives de Chavez, les gardes rappellent les règlements. Les contradictions apparaissent entre les différentes exigences sociales et écologiques. Le ton monte mais pas au-delà d’une certaine limite. Bien entendu l’équipe de Vive en repérage filme la scène et l’intègrera dans le scénario final. (19)

Un montage socialiste, c’est aussi l’art d’associer des images et des sons de sorte que le peuple puisse intervenir activement dans la construction du sens. Dans ce cas, nous pouvons comprendre le montage comme une façon de retrouver l’unité socialiste dont les fragments dispersés deviennent visibles à travers le montage. Nous parlons du montage comme du moyen par lequel on expose les conflits, par lequel on embrasse le monde, jusqu’à se résoudre en Un. Oublié le chaos de la grille capitaliste, la programmation d’une télévision socialiste devient un art, celui d’agencer un tout organique dans lequel toutes les parties se mettent en rapport de manière chaque fois différente pour produire un sens supérieur dans la tête des spectateurs. Le spectateur d’une télévision socialiste dispose du temps humain pour exercer son identification, son intelligence et tirer ses propres conclusions. C’est un processus qui le transforme en acteur politique, en lui offrant de nouveaux éléments de connaissance. La relation télévision-spectateur ne s’épuise plus dans les processus d’identification cathartique, l’émotion redevient comme aux grandes époques le pont jeté vers la raison. Le devoir de tout homme est d’apprendre à penser avec sa propre tête (José Martí). Au fur et à mesure que l’on construit le socialisme, la télévision abandonne ce lieu central, hypnotique que lui avait assigné la bourgeoisie dans son besoin de mécanismes massifs de domination. Dans une société socialiste, la télévision devient un art de plus parmi la littérature, le théâtre, la musique, la peinture, enfin comme le dit Bertolt Brecht, parmi tous les arts qui contribuent au plus grand, l’art à vivre.

10. Oui mais… et l’identification ?


- Achetez ceci, mangez cela.. mais qui croient-ils que nous sommes ?
- Qui sommes nous ?
- Les salauds ! Ils savent que nous ne le savons pas encore.


Il ne s’agit pas de combien de kilos de viande ont été mangés ni de combien fois par année
quelqu’un peut aller se promener à la plage, ni de combien de beautés importées
peuvent être achetées avec les salaires actuels.
Il s’agit précisément, que l’individu se sente entier, avec plus de richesse intérieure
et avec beaucoup plus de responsabilité.
Ernesto Ché Guevara

Comment construire une télévision socialiste dans une culture capitaliste, individualiste, dans une société atomisée, vouée à la compétition ? Une télévision socialiste doit-elle renoncer à l’identification individuelle ? Par exemple, dans le capitalisme, on joue sur l’identification au super-flic, héros qui vient réinstaurer l’ordre ou le vouloir être identifié avec la jolie fille, riche et célèbre. Nous devons d’abord comprendre que le narcissisme de tout spectateur se divise en deux pôles (selon Freud) : le pôle IDÉAL DU MOI qui est un pôle moral, social, éthique, et l’autre pôle qui est le MOI IDÉAL comme volonté de pouvoir, de beauté, de réalisation de soi : de l’argent, de la beauté, et de plus en plus. (20)

Si on donne un million de bolivars au quidam désargenté et que nous lui demandons ce qu’il compte en faire, le plus probable est que son MOI IDÉAL réponde avant l’IDÉAL DU MOI. Il rêvera peut-être de vivre dans une grande maison sur une île, avec beaucoup de domestiques et de jolies filles autour de lui et d´être de vacances tout le temps. Il va retourner sa condition d’exploité en celle d’exploiteur. La publicité commerciale est l’appareil idéologique majeur du capitalisme mondial, en ce qu’il opère sur ce MOI IDÉAL. Une pulsion orale jamais satisfaite par la marchandise comme immense sein maternel. Par contre, l’IDÉAL du MOI représente la possibilité de développer un certain type d’héroïsme et d’engagement historique. C’est une pulsion basée sur la compréhension historique de ce qui est en train de se passer, la possibilité d’accéder à une histoire collective. Dans un projet socialiste, on s’identifie avec un projet de bien-être social ou avec sa figure héroïque. Il n’existe en fait que des idéaux historiquement justes (socialisme intégrateur) ou individuellement faux par imaginaires et inaccessibles, mais qui fonctionnent clairement parce qu’ils caressent notre narcissisme (rêve de toute-puissance individuelle).

Si nous parlons d’une esthétique socialiste de la télévision, les questions sont : par quelle médiation d’acteur, dramaturgique ou symbolique, allons-nous construire notre imaginaire socialiste, et cesser d’être colonisés par la consommation de masse ? Comment ajouter à la première étape de la reconnaissance des exclus, rendre visible des masses indigènes, des paysans, des secteurs populaires, une nouvelle étape mobilisatrice : la construction de l’horizon socialiste par le biais de personnages nouveaux et de narrations nouvelles. Sans tomber dans la propagande, la manipulation, le narcissisme primaire ? “C’est pourquoi il est juste de penser que la réalisation d’un langage nouveau, libéré et libérateur, ne peut pas naître que de l’intégration à la culture populaire qui est vivante et qui est en mouvement. Un processus révolutionnaire ne verra jamais le jour sans l’activation et la participation dynamique du peuple. Au cinéma, il doit se produire la même chose. Si cela ne se produit pas, c’est qu’il n’y a pas de réciprocité, et s’il n’y a pas réciprocité, il y a opposition, c’est-à-dire "conflit”. Parce que ce que l’artiste donne au peuple doit être, rien moins que, ce que l’artiste reçoit du peuple”. (21)

Sources :
1. Voir aussi Armand Mattelard, Patricio Biedma & Santiago Funes, Comunicación masiva y revolución socialista, Prensa Latinoamericana, Santiago de Chile 1971.
2. Simón Rodríguez citado por Richard Gott, In the shadow of the Liberador, Verso, Londres 2000, p. 116.
3. Carlos Marx, Federico Engels, Obras Escogidas en tres tomos (Editorial Progreso, Moscú, 1974), t. I.
4. Federico Engels, Anti-Dühring (1876-1878), Editorial Grijalbo, México, 1964.
5. István Mészáros, El desafío y la carga del tiempo histórico, Vadell Hermanos / CLACSO, Caracas 2008.
6. Pierre Bourdieu (director), La Miseria del Mundo. Buenos Aires, Fondo de Cultura Económica,. 1999.
7. Armand Mattelard, Patricio Biedma & Santiago Funes, Comunicación masiva y revolución socialista, Prensa Latinoamericana, Santiago de Chile 1971.
8. Paulo Freire, La educación como práctica de la libertad, Siglo XXI Editores Argentina 2004.
9. Ernesto Che Guevara, El hombre y el socialismo en Cuba, in antología mínima, Ocean Press 2005.
10. Luis Suárez, historiador cubano, conferencia en Vive TV, septiembre 2008.
11. Blaise Pascal, Pensamientos,Buenos Aires : Ediciones Orbis, 1984.
12. Dziga Vertov, El Cine-Ojo, de. Fundamentos, Caracas-Madrid 1973.
13. Armand Mattelard, Patricio Biedma & Santiago Funes, Comunicación masiva y revolución socialista, Prensa Latinoamericana, Santiago de Chile 1971.
14. Ibidem
15. Peter Watkins, Media Crisis, Ed. Homnisphères, Paris 2003.
16. Hugues le Paige, Télévision publique contre World Company. Bruxelles, Éd. Labor 2001.
17. Herbert Marcuse. "El arte como forma de la realidad", New Left Review 74 (Julio-Agosto 1972).
18. Luis Althusser, La filosofía como arma de la revolución, Siglo XXI, México, 1968.
19. Hugues Lepaige, reportage publié dans la Revue Politique n°52, Bruxelles, déc. 2007.
20. Claude Bailblé, professeur de cinéma, atelier de formation à Vive, 2007-2008.
21. Sanjinés, Jorge, Teoría y práctica de un cine junto al pueblo, Siglo XXI, México, 1979.

Traduit par le collectif vive-Belgique (www.vive-be.org)

vendredi 26 décembre 2008

Aux socialistes de l´an II ( À propos de "Les socialistes, les altermondialistes et les autres" de Gaël Brustier )

La Révolution leur criait : - Volontaires,
Mourez pour délivrer tous les peuples vos frères !
Contents, ils disaient oui.
(...)
La tristesse et la peur leur étaient inconnues.
Ils eussent, sans nul doute, escaladé les nues
Si ces audacieux,
En retournant les yeux dans leur course olympique,
Avaient vu derrière eux la grande République
Montrant du doigt les cieux ! ...

Victor Hugo, Ô soldats de l'an deux !, les châtiments.

Que faire quand on est dans les ténèbres totales ? Quand le PS ressemble au théâtre versaillais qu´un portier nous montre furtivement par-delà ses cires tremblantes ? Dans son dernier livre (1), Gaël Brustier fait pivoter notre regard. Car le parti a une histoire : la nôtre.

L´auteur raconte la lutte d´idées et le travail d´une société concrète. Loin derrière : le congrès de Tours qui opposa communistes et sociaux-démocrates. Plus près de nous : l´opposition entre socialistes sur la guerre d´Espagne (agir dans le rapport de forces ou parler de respect du droit). Loin devant : la majorité de travailleurs qu´on croise à l´aube dans les transports en commun et dont on évite le regard éteint. Pour Brustier l´étincelle a jailli de la rencontre avec un Vénézuéla pionnier d´un continent orienté majoritairement à gauche. Pour l´analyse, l´auteur puise beaucoup dans ce que le parti a nourri de plus lucide et visionnaire : le courant du CERES et la pensée de Régis Debray (2).

Qui se souvient d´une ORTF où Jean-Pierre Chevènement dramatisait dans une scénographie noir et blanc digne d´un Hitchcock pour la NBC, les jours de la Commune ? Si l´establishment médiatique relégua le CERES aux oubliettes du “ringard, archaïque”, c´est évidemment que Chevènement et les siens avaient, dès les années 70, vu loin. Tant sur la destruction de l´héritage colbertiste par une mondialisation sur orbite étasunienne que sur la possibilité du déclin de l´empire. Brustier cite l´Allende prophète à l´ONU en décembre 1972 : “Nous sommes face à un véritable conflit entre les multinationales et les États”. Motchane, Sarre, Chevènement s´arc-boutaient sur le Portugal des oeillets et le Chili d´Allende parce qu´ils ressourçaient l´idée de république à celle de révolution, ramenant au coeur de la politique socialiste la question des rapports de force, du contrôle des moyens de production et de la lutte des classes. La parenthèse libérale est passée par là depuis. La social-démocratie a fini par plier le genou face au noyau social-libéral. Gaël Brustier ne désespère pas, qui nous tend un fil d´Ariane sociologique et stratégique :

1. Du monde vers la France.

Comprendre que la violence de la mondialisation, en prolétarisant/paupérisant la majorité sociale, a fait de la “périphérie” le véritable “centre”. Ce peuple révélé par la sociologie du non à l´Europe libérale, doit redevenir le sujet social d´un parti qui en s´enfermant dans une alliance sociologique minoritaire à l’échelle du pays, se condamne à mourir en “naine blanche urbaine”. Aux socialistes aussi de se réapproprier Marx, de dialoguer avec l´ensemble de la gauche et le gaullisme, de renouer avec l´objectif fondamental : la socialisation des moyens de production aujourd´hui sous contrôle d´une minorité. Ce qui implique de repenser le concept de travail hors de la logique marchande, comme source de rapports sociaux nouveaux, et de se réapproprier l´État comme instrument d´une politique et non celui d´une domination de classe.

2. De la France vers le monde.

On se souvient d´un Jean Ziegler racontant son amère déception quand il tenta de se faire rencontrer tel leader du tiers monde et Laurent Fabius lors d´une réunion de l´Internationale socialiste (3). La même sensation de “rendez-vous manqué” nous vient à lire les communiqués de la “cellule internationale” du PS. La “France-socialiste-dans-le-monde”, qu´on s´était pris à rêver devant le monument de la Révolution à Mexico, a-t-elle vécu ? Seuls Jean-Pierre Chevènement et Jean-Luc Mélenchon ont la force d´affronter la langue de bois médiatique sur le “totalitarisme” comme notion-écran qui nous tient éloignés des révolutions du Sud – l´auteur rappelle le récent voyage du second en Bolivie et au Vénézuéla. Créer une “doctrine socialiste des relations internationales” signifie penser les rapports de force internationaux dans le sillage des “Empires contre l´Europe” et de “La puissance et les rêves”. Accepter que la périphérie mondiale, qui regroupe la grande partie de l´humanité, nous en apprendrait beaucoup si nous pouvions écouter en respectant, sans donner de leçons, ni projeter sur autrui ce qu´on ne peut chez soi.



Coupé des peuples du dedans et du dehors, le corps socialiste a-t-il épuisé ses “capacités de renouveau” ? Gaël Brustier répond : nous gardons toutes les cartes en main, il n´en tient qu´à nous.

Son livre peut être lu tout autant comme la déclaration d´amour d´un militant à son parti que comme préface prémonitoire au manifeste du Parti de Gauche.


(1) Gaël Brustier, *Les socialistes, les altermondialistes et les autres», éditions Bruno Leprince, septembre 2008, 180 pages, 18 euros. En vente dans les FNAC, et en librairie.
www.socalter.org

(2) On lira notamment, de Régis Debray : "La puissance et les rêves", Gallimard, 1984 et “Les Empires contre l’Europe", Gallimard, 1985.

(3) Jean Ziegler, “Les rebelles contre l´ordre du monde”, Le Seuil, 1985.

lundi 22 décembre 2008

Dix ans de révolution au Vénézuéla. La difficulté de la marche en terrain plat.

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17 questions sur VIVE TV à l´occasion de son cinquième anniversaire

VIVE TV fête aujourd´hui ses cinq ans, compte sept cents salariés et utilise une technologie de pointe pour transmettre depuis n´importe quelle organisation populaire dans tout le territoire et pour que "le peuple informe le peuple" selon le voeu sartrien. Qu´en est-il aujourd´hui, quels sont ses acquis, les problèmes nouveaux qui ont surgi ?

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mardi 20 novembre 2007

De l´intelligence des ânes

Au Venezuela, le 2 décembre 2007, un référendum populaire permettra á 16 millions d´électeurs de rejeter ou d´approuver la réforme de 69 articles constitutionnels. 30 sont proposés par le président Chavez dans la foulée du programme qui lui a valu d´être réélu á 63 % en décembre 2006. 39 autres ont été ajoutés par l´assemblée nationale au terme de discussions avec des collectifs citoyens issus de la majorité comme de l´opposition. La réforme porte essentiellement sur la généralisation de la démocratie participative, devenant le pilier de l´État, et la protection sociale pour tous les travailleurs. Après huit ans de révolution, il s´agit d´adapter les institutions politiques aux besoins sociaux.

Des confluents humains déboulent de villages proches. D´autres ont voyagé des heures en bus, du fin fond des campagnes. Des zones populaires de Barquisimeto aux rues mouillées de Monagas, des multitudes invisibles dans les médias occidentaux font campagne pour le “oui”. La première assemblée constituante, en 1999, n´avait pas bénéficié d´une telle mobilisation. On critiqua les députés qui préféraient discuter á huis-clos plutôt que sur la place publique. Huit ans plus tard, le ressort de la participation populaire ne fait que bondir. Des millions de copies de la réforme circulent de main en main. Ici, un joueur de saxophone ponctue la lecture publique des articles, là un cercueil enterre la vieille constitution pendant que des femmes indigènes appellent á voter “oui” en wayuu ou en warao. L´article 100 rétablit le rôle central des communautés indigènes et afro-américaines dans la culture nationale. Sur les kiosques á journaux ou sur les vitres des autobus, les manifestants peignent le numéro des articles les plus importants et le visage de Simón Bolívar. “Nous devons chercher notre constitution et nos lois non pas á Washington mais dans notre réalité” disait en 1819 le libérateur de l´Amérique Latine, créateur historique du concept de “sécurité sociale”.

Fiché dans un caddy rempli de pommes de terres, un drapeau rouge salue une marche en faveur de la réforme á Caracas. “Nous ne sommes pas des pierres qui vivons de rien !” explique Margarita Garcia, qui pousse l´étal roulant. La réforme, pour elle, c´est d´abord l´article 87 qui donne á 4,9 millions de travailleurs “informels” les mêmes droits qu´á tous les autres. Sa mère qui vend des empanadas cent mètres plus loin aura droit á une retraite. L´État étend l´ensemble de la protection sociale - pensions, soins, allocations, vacances - aux domestiques, chauffeurs de taxi, artistes, coiffeurs, pêcheurs, artisans, prostituées, chauffeurs de bus, femmes au foyer.

Ces femmes qui toute leur vie lavent et repassent le linge de la classe moyenne et font briller les lavabos du patron, ont réélu Chavez en décembre 2006 sur la base d´un programme clair : accélérer le socialisme. “Tous les articles sont en faveur du peuple, c´est la preuve que ce gouvernement dépend de nous” explique la vendeuse de légumes. Alors qu´ailleurs la gauche renonce á arracher le temps humain au temps du travail, la révolution bolivarienne libère du temps pour vivre. L´article 90 réduit la journée de travail á 6 heures. Du temps pour se retrouver en famille, avec les amis, pour se former, pour accéder á l´offre culturelle croissante. En 2007, la moitié de la population étudie. 35 millions de livres sortent de la nouvelle imprimerie du Ministère de la Culture. “Donne des années a ma maman” dit Yermilin la fillette á qui manque une dent et qui se tord les bras, “je veux partir en vacances des années”. Des dizaines de milliers d´emplois nouveaux seront créés, s´ajoutant á la baisse de 10,1 % du chômage grâce a quatorze mois successifs de forte croissance. (1)

“Sans donner le pouvoir aux pauvres, comment résoudre la pauvreté ?” a répété le président Hugo Chavez. Le territoire de la république, formée aux trois quarts de secteurs populaires, est refondu en fonction des intérêts sociaux. Autour d´une figure-clef : la commune (art. 184). Les articles 70 et 136 font du pouvoir populaire le pilier du nouvel État. Sont validés comme mécanismes de participation et de décision les conseils de travailleurs, d´étudiants, de paysans, d´artisans, de pêcheurs, de femmes, etc.. Leurs décisions auront un “caracter vinculante” - force de loi. L´opposition proteste : “Le peuple n´est pas suffisamment instruit, n´est pas prêt, il n´est pas capable d´exercer le pouvoir”. “C´est le peuple qui connait les déficiences de chaque communauté et avec ce pouvoir supplémentaire, nous les pauvres nous pourrons résoudre directement nos problèmes” répond Arsenio, chauffeur de taxi de l´État de Trujillo. “Avant la femme restait a la maison avec les enfants, aujourd´hui elle peut aussi représenter le conseil communal, être ministre, gouverneur, maire, nous en avons la capacité ! Le principal c´est de continuer a nous former politiquement, socialement” se réjouit Florencia Pacheco, de l´État d´Aragua.

Lucides, les partisans du “oui” dénoncent les obstacles posés par les maires ou les gouverneurs “chavistes d´occasion” á cette démocratie participative qui menace leurs intérêts. Ces opportunistes freinent l´information sur ces nouveaux pouvoirs et voudraient limiter les conseils communaux au rôle de l´Asociación de Vecinos, courroie de transmission sur laquelle s´était édifié le clientélisme des gouvernements antérieurs. Pour éviter l´enlisement, le président Chavez annonce qu´en cas d´approbation de la réforme il accélérera le transfert des ressources aux communautés organisées. En 2008 9 milliards de bolivars iront directement au 80.000 conseils communaux, qui atteignent déjà le nombre de 35000 en 2007. Le budget participatif de Porto Alegre (Brésil) fut un brouillon timide de ce qui se réalise ici á l´échelle d´un pays. Des centaines de milliers d´habitants de quartiers gèrent déjà collectivement les fonds publics, rasant eux-mêmes les bidonvilles pour y construire des logements humains, réparer les rues, installer l´éclairage public ou les égouts, construire des écoles ou des centres culturels, créer des coopératives et des activités socio-productives de toute sorte.

La réforme s´attache aussi á démocratiser la propriété privée, en étendant son accès aux secteurs populaires (art. 229, 115). Ce qui inspire á la chaîne Globovision des remakes dignes de la Guerre froide. Un fonctionnaire entre dans une boucherie, demande á voir le propriétaire. “C´est moi” dit le boucher. “Á partir d´aujourd´hui ce commerce n´est plus á vous mais au gouvernement” lui répond l´employé... La campagne indigne le président Chavez : “C´est le capitalisme qui a attaqué la propriété privée, qui l´a limitée á une élite ! Combien de paysans ont dû vendre leur terre ou se la sont fait voler ? Combien de pauvres expulsés de leurs maisons, combien de millions de sans-toit aux États-Unis, en Amérique Latine ? Combien de mères qui ne peuvent même pas s´acheter un biberon, un cahier pour leurs enfants ? Avec l´État, qui stimule la construction de bâtiments ou la production d´automobiles bon marché, nous démocratisons l´accès a la propriété privée“. Autre article appuyé par les milieux populaires, le 82. “Avant en cas de problème de paiement on pouvait vous prendre votre maison, la banque pouvait mettre la main dessus, plus maintenant. Le droit au foyer sera inviolable” explique Jair González. Pour Rowan Jimenez d´INVEPAL une usine á papier sauvée de la faillite par les travailleurs, depuis nationalisée et cogérée avec l´État, le plus important est le contrôle de la banque centrale en faveur du développement, la rupture des grands monopoles et la prohibition des latifundios (articles 318, 236, 321, 113 , 307). Les cinéastes, dont la liberté de créer était freinée par la concentration de la distribution cinématographique au service de l´industrie nord-américaine, se voient favorisés par l´article 98 qui établit les droits culturels et les droits d´auteur. “Pouvoir créer librement, c´est nous ouvrir au monde” approuve Carlos Azpúrua.

La réforme intensifie la démocratie dans de nombreux domaines. L´article 64 donne le droit de vote aux citoyen(ne)s dès 16 ans, une révolution en soi. L´article 21 rejette toute forme de discrimination ethnique, de genre, d´âge, de santé, sexuelle, sociale, politique ou religieuse. L´article 109 consacre l´autonomie de l´université et l´élection des autorités par l´ensemble de la communauté universitaire, employés, étudiants, ouvriers. “C´est la récompense de nombreuses années de luttes” pour Alejandra Torres, étudiante de l´UCV : “beaucoup d´étudiants sont morts pour cet idéal sous les gouvernements antérieurs. Avec des autorités légitimes, on aura enfin un vrai débat d´idées sur la politique universitaire”.

Le “non” á la réforme, perdant dans les sondages, est martelé par les télés privées comme Globovision, ou RCTV dont on croit encore, hors du Venezuela, qu´elle a été “fermée par Chavez” (2). Au Venezuela l´opposition possède la majorité des médias - radio, presse écrite, télévisions. La liberté d’expression est totale. La haine de classe et le racisme sont intacts à Globovision, Venevision, Televen ou RCTV et leurs filiales qui occupent 80 % du spectre radioélectrique.

Plus la démocratie s´approfondit au Venezuela, plus les transnationales médiatiques, actrices á part entière de la globalisation néo-libérale, attaquent “la dictature de Chavez”. Avec le même mépris social pour le peuple vénézuélien que pour ceux qui, en Europe, font grève contre les privatisations ou disent non aux traités néo-libéraux. Pour convaincre l´opinion mondiale que le Venezuela est au bord de l´insurrection contre un “futur Castro”, la technique consiste á cadrer serré des groupuscules d´opposition (par exemple des étudiants d´universités privées qui refusent l´intégration des secteurs populaires dans l´enseignement supérieur) lorsqu´ils provoquent les forces de l´ordre. A Paris ou á Tokyo, la télé montre la "violence" comme si elle était le fait de la population en général. Le spectateur ne verra jamais le hors-champ réel : une foule indifférente ou agacée par ces mises en scènes sur commande. Le Monde, Libération, l´AFP, El País, France-Inter ou le Washington Post résument la réforme au “pouvoir á vie pour Chávez”. L´article 230 donne á la population le droit de réélire qui elle veut autant de fois qu´elle le voudra, un droit démocratique dont jouissent déjà les populations du Royaume-Uni, de France, d´Espagne, d´Allemagne, d´Autriche, d´Irlande, d´Italie ou du Portugal. En supposant que la population l´approuve lors du référendum de décembre, celle-ci restera libre de trancher ultérieurement entre les candidats des différents partis, comme dans n´importe quelle démocratie. Tous les scrutins organisés au Venezuela sous les mandats successifs de Hugo Chavez, une dizaine déjà, ont été jugés transparents par les observateurs internationaux, Union Européenne et Organisation des États Américains y compris.

Toute ces campagnes médiatiques n´entament pas le moral d´Héctor Láres, ouvrier du bâtiment, qui croit dans la victoire éclatante du “oui” : “Ils veulent nous faire marcher á coups de carottes mais ils oublient que l´âne est un animal extrêmement intelligent”.

(1) voir “l´économie venezuelienne sous Chávez”, Mark Weisbrodt et Luis Sandoval, www.cepr.net juillet 2007.

(2) RCTV continue á diffuser sa programmation habituelle et transmet aussi sur internet : www.rctv.net

samedi 15 septembre 2007

Nasser, Lumumba et Chavez : la tricontinentale ressuscite á Caracas

Août 2007. Le Sommet Social de Caracas accueille les fils de Gamal Abdel Nasser et de Patrice Lumumba. Abdul Hakim Nasser rappelle les conditions difficiles dans lesquelles son père lança la révolution égyptienne dans les années 60 et l´effort tout particulier placé dans la gratuité de l´éducation, comme aujourd´hui au Vénézuela. Roland Lumumba dénonce “le monopole privé des médias, ce mur de Berlin entre les peuples du Sud”. Lors de leur rencontre avec le président vénézuélien, les africains l´associent d´emblée aux luttes pour l´indépendance de leurs pères. Nasser le remercie pour son clair appui au peuple libanais lors de l´agression d´Israël : “Vous êtes perçu aujourd´hui comme un héros dans tous les pays arabes”. “Nous savons ce que ressent, profondément, le peuple arabe”, leur répond Hugo Chávez, ”il faut que renaisse avec force la thèse du socialisme arabe développée par Gamal Nasser”.
Les affiches qui réunissent Nasser et Chávez dans les rues de Beyrouth., rappellent les nombreux points communs entre les deux hommes. Passion pour la révolution française. Refus de la misère et de la dépendance pour leur peuple. Probité personnelle. Tous deux ont initié sans bain de sang, sans terreur, des réformes agraires, de vastes campagnes d´éducation, les nationalisations de banques, d´industries, de ressources pétrolières. Certes Nasser limita les activités des partis politiques. Pas Chavez, légitimé par une dizaine de scrutins validés par les observateurs internationaux. En politique étrangère on voit la continuité entre la Conférence de Bandoeng (1955) qui convertit Nasser en un des leaders des non alignés, et la politique multipolaire des venezueliens - PetroSur, TeleSur, Banque du Sud. L´Union des républiques latino-américaines chère á Chávez fait écho á la République Arabe Unie de Nasser.
La ressemblance ne s´arrête pas lá. Les deux processus subissent la même propagande occidentale. Un récent article du Monde Diplomatique (1) rappelle que lorsqu´Israel occupe le Sinaï en 1967, c´est Nasser et le monde arabe que les journalistes français accusent d’agression. Isolé, le général de Gaulle aura beau expliquer qu´”Israël organise, sur les territoires qu’il a pris, l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions ; et il s’y manifeste contre lui une résistance qu’à son tour il qualifie de terrorisme ». Les médias français, du Nouvel Observateur au Figaro, font d´Israël la victime de Nasser et jettent des milliers de manifestants dans la rue pour appuyer la guerre.
Une campagne identique, efficace, prétend faire de la révolution démocratique de Chavez une “menace totalitaire”. Le 7 janvier 2007 Lamia Oualalou du Figaro déplore le fait que l´opposition vénézuélienne “ait de moins en moins d´espace pour s´exprimer”. Le 8 janvier les Échos dénoncent “l´autoritarisme croissant de Chavez”. Le 9 janvier, le Monde attaque sur les “pouvoirs spéciaux de Chavez”. Or qu´en est-il sept mois plus tard ?
Non seulement la “dernière télévision indépendante fermée par Chavez” émet toujours mais les 70 % du spectre radio-électrique sont aux mains de l´opposition, comme la majorité des radios et de la presse écrite vénézuéliennes. Certains de ces médias ont l´appui financier des Etats-Unis (via la Ned, société-écran de la CIA). Reuters, AP, CNN ou Fox les relaient partout sur la planète, ce qui explique que 95 % des “informations” transmises sur le Venezuela reflètent, en France, les vues de la droite vénézuélienne.
Quant aux “pouvoirs spéciaux” accordés au président par le parlement, et présentés par ces médias comme une “dérive autoritaire”, ils ont simplement permis d´accélérer les nationalisations du téléphone, de l´électricité, de bassins pétroliers afin de stimuler le développement national. Au Venezuela, en septembre 2007, les rues bruissent a nouveau de discussions, d´assemblées populaires, sur le thème de la nouvelle constitution, qui, si elle est approuvée par référendum populaire en décembre 2007, instaurera le pouvoir communal comme pilier de l´État et la réduction du temps de travail. Le Figaro, le Monde, Libération et Charlie-Hebdo ont déjà leur version de cette fête démocratique et vont la marteler d´ici décembre 2007 : “Chavez-président-á-vie”. Un des articles soumis au vote populaire instaurerait un droit dont jouissent déjà les populations du Royaume-Uni, de France, d´Espagne, d´Allemagne, d´Autriche, d´Irlande, d´Italie ou du Portugal : celui de réélire le président ou le premier ministre de leur choix autant de fois qu´elles en ont l´envie.
La démocratisation du spectre radio-électrique, la gestion participative des municipalités et des politiques publiques, le boom économique et la baisse de la pauvreté, la reconstruction des services publics au Venezuela, n´intéressent pas la majorité des journalistes européens. Edward Saïd note que dès les années 50 les études occidentales sur la modernité refusaient de prendre en compte les nationalismes arabes, l´Egypte de Gamal Abdel Nasser, l´Indonésie de Sukarno, les nationalistes palestiniens, etc...(2) La gauche qui regarde le vingt heures préfère le social-libéralisme de Lula et de Bachelet, voire le “contre-pouvoir” zapatiste. Oubliant d´analyser l´abandon de la réforme agraire au Brésil, le creusement des inégalités au Chili, la perte d´influence de Marcos au Mexique. Alors que le mouvement nassérien libanais s´intéresse de près au modèle venezuelien et au renforcement de l´État comme régulateur du marché, cette gauche postmoderne s´enferme dans une vision parcellaire et dans la récupération multiculturelle (mes travailleurs, mes femmes, mes indigènes..). Incapable de voir le phénomène comme un tout historique, porteur d´avenir pour l´Humanité. Elle va même jusqu´á donner des leçons de démocratie (déguisées en critique de gauche) á un “militaire ex-putschiste” qui en huit ans a fait plus pour l´égalité politique et les libertés sociales, économiques que n´importe quel autre homme d´État. Elle a oublié que son propre avenir passait par l´alliance avec ces républiques sociales, ces nationalismes démocratiques et ces États nouveaux pétris d´idées socialistes qui naissent sous les espèces du bolivarisme et du nassérisme (3).

(1) “Même de Gaulle était isolé”, par Alexis Berg et Dominique Vidal, le Monde diplomatique, août 2007, http://www.monde-diplomatique.fr/2007/06/BERG/14839
(2) “Covering Islam”, Edward G. Saïd, Random House Mondadori, 2006, p. 128.
(3) Un islamisme ouvert sur sa gauche : l´émergence d´un nouveau tiers-mondisme arabe ? Par Nicolas Dot Pouillard. http://www.mouvements.asso.fr/spip.php?article127

mardi 17 juillet 2007

Transformer une télévision

Voir Vive comme un champ de bataille, comme un lieu de travail où toutes les contradictions, toutes les luttes brûlent d´impatience. Toute révolution apporte, on le sait bien, son lot de trahison et de fatigue, mais elle laisse aussi les sédiments du futur. Ce qui nous tire encore vers le passé, c´est l´écrasement par la majorité des médias privés. Si la structure libérée du spectre radio-électrique (médias populaires, médias publics, etc..) avait grandi plus vite et plus fort, nous n´en serions plus á batailler avec des contradictions du passé, des luttes de pouvoir et de territoire, des luttes au nom de l´efficacité pure, nous affronterions déjà celles du futur, celles de la relation du peuple avec le peuple á travers un médium appelé télévision, comme dans d´autres cas “État”. La formation d´équipes intégrales á Vive, pour dépasser la division du travail, est une formidable auto-évaluation, un défi qui porte haut, tant sur la forme que le contenu de chacun des programmes. Par chacun des diagnostics et des ateliers de formation passe la parole de travailleurs(ses) qui supportaient sans l´aimer souvent la passivité du travail divisé, et demandent de pouvoir créer. Tous disent, ou presque qu´il y a besoin du temps pour nouer le contact avec les communautés. D´autres, en petit nombre, s´en foutent. “Pourquoi parler de télévision commerciale versus l´autre télévision, puisqu´il n´existe qu´une télévision ?”. Il y a la musique du portable, il y a le silicone. Certains veulent louer une voiture plutôt que de prendre l´autobus. Mais la plupart ont compris que c´est en prenant l´autobus qu´on arrive avant d´arriver parce qu´on discute avec les gens avant de les filmer. Il y a donc ces moments où tout renaît, quand les gens se mettent debout tranquillement face á ceux qui rêvent encore d´ordres á donner du haut sans comprendre que les ordres se donnent du peuple. Je pense á toutes les télévisions, quasi, sur cette terre, où on apprend á faire son trou, où on dit “les ingés” pour des gens qui font de la technique pendant que d´autres, eux, pensent. Ceux qui disent ça ce n´est pas de la télévision c´est du cinéma. Comme dans les écoles de télévision. Mais dans le mouvement de formation intégrale qui agite la chaîne en ce mois de juillet on voit la quantité devenir la qualité, le peuple patiemment arriver et parler droit, le visage tourné vers l´autre comme la maison vers la rue pour dire au passant ceux qui y vivent. Rien ne suffira si on ne lie chacune de ces cellules et chacun de ces cercles de réalisation intégrale avec l´organisation populaire á tous les échelons pour que l´égalité brise la distance, que jamais la télévision ne se transforme en centre du réel ni avant, ni pendant ni après les programmes, pour que jamais ne s´élève le mur entre nous et le peuple. Ce changement ici, dans cette empreinte de société qu´est une télévision, dans ce noyau de Venezuela au coin du temps, perdu dans l´invisible monde, c´est ce qui nous attendait, simplement parce que nous ne pouvions éternellement nous mentir.

Thomas Sankara fut assassiné d´abord par Ockrent qui dénonça "l´agent libyen". Ensuite des pierres tombales témoignent : ci-gît telle ou telle révolution, Burkina Faso, Nicaragua... C´est pourquoi les révolutions continuent. En retrouvant le Nicaragua á l´occasion d´un récent atelier, j´ai vu qu´un pays qui a vécu une révolution, retrouvé sans elle vingt ans plus tard, est le papillon qui revient dans la chrysalide, la coquille qui se traîne. Chaque chose à sa place. Les êtres reprennent leur taille normale, les arbres la taille végétale, les rues la longueur des rues. Cela confirme la nécessité des révolutions : l´être humain vaut plus que cela, il peut grandir au-delà de ses limites chaque fois qu´une construction collective le lui permet. Ce matin á Vive, le changement reprend avec ses misères pour que chacun devienne ce qu´il peut être partout ailleurs. "Nous sommes les héritiers des révolutions du monde" disait Sankara. Maintenant il n´a plus besoin de le dire comme á Managua en 1987. La révolution du peuple de Chavez est venue pour lui en courant comme en Haiti : en groupe, à la vitesse de l´Afrique qui va plus vite que tous les autres temps.


Thomas Sankara

vendredi 6 juillet 2007

Écran nègre, nuit blanche pour les élites (Sur “Chavez fait son cinéma”, article paru dans le Monde du 16/06/07)

Caracas, juillet 2007. La chaîne commerciale RCTV revient sur le câble avec sa programmation habituelle. La “fermeture de la dernière télévision indépendante par Chavez” vaut donc ce que valait le “Salvador Allende ennemi de la liberté d´expression” de 1973. Le lecteur du Monde ne le saura jamais : au Venezuela, en juillet 2007, l´opposition possède l´écrasante majorité des médias et le quotidien français n´est que le calque de ce monopole. Les “enquêtes” et les “preuves” du Monde sur la corruption de Chavez fleurissent depuis huit ans dans le moindre kiosque á journaux. Le dénigrement de la démocratie participative et la dénonciation de la “militarisation du régime” sont retransmis du matin au soir par des centaines de radios commerciales. L´exclusion par le Monde des trois quarts de la population reproduit le racisme de Globovision, Venevision, Televen, RCTV et autres chaînes qui occupent 80 % des ondes.

Une des caractéristiques de cette révolution est la lente récupération populaire des droits politiques, économiques, sociaux, culturels. Asphyxié par le néolibéralisme des années 80 le cinéma latino-américain avait vu ses écoles privatisées, ses studios bradés, ses remparts légaux démontés. “Comment accepter que les huit plus grands studios d’Hollywood se répartissent 85 % du marché mondial du cinéma et occupent 98 % de l´offre en Amérique Latine ?” a demandé le président Chavez en inaugurant le 3 juin 2006 une de ses promesses électorales, la Villa del Cine. Quinze mini studios, deux grandes salles complètement équipés, un centre de haute technologie pour la postproduction, des formations permanentes... Les cinéastes vénézuéliens(ne)s peuvent enfin résister à la dictature d´Hollywood en réalisant sur place les activités sous-traitées à l´étranger. Parmi les projets, un film sur Francisco de Miranda, philosophe et combattant des révolutions nord-américaine et française, héros de l´indépendance latino-américaine ; le “Général dans son labyrinthe” de Gabriel García Marquez ; une série sur Ezequiel Zamora, le Zapata vénézuélien ; plusieurs long-métrages de fiction ; quelques centaines de documentaires culturels ou sociaux. Le Ministre de la Culture Farruco Sesto multiplie plateformes de création, de formation et de diffusion cinématographiques avec un slogan, “le peuple est la culture”. L´État a attendu l´expiration légale en mai 2007 de la concession d´une chaîne commerciale pour créer Tves, une télévision de service public, éducative, informative et culturelle. La Cinémathèque Nationale inaugure 120 salles communautaires dans les villages paysans ou indigènes, jusqu´au bord des fleuves du vaste Venezuela, pour que les éternels exclus se libèrent de la prison du DVD nord-américain et accèdent aux meilleures oeuvres du cinéma mondial.

L´envoyé spécial du Monde Paulo Paraguana a déjà son titre : “Chavez fait son cinéma”. Son “reportage” commence par une exclusion sociale. Nul contact avec le public des nouvelles salles de cinéma. Nulle entrevue avec l´un ou l´autre des scénaristes, acteurs ou actrices, techniciens, cadreurs, preneurs de son, producteurs indépendants engagés dans l´aventure. Pour la caution locale, Paulo Paranagua contacte Oscar Lucien, un sociologue qu'on a vu en 2003, aux côtés d´un militaire putschiste, dans un colloque destiné á démontrer les “mensonges” du film de Kim Bartley sur le coup d´État contre Chavez (documentaire couronné par douze prix internationaux). Familier des plateaux de la télé vénézuélienne, il y dénonce constamment la “dictature du lieutenant-colonel-castro-communiste” et “l´absence de liberté d´expression”. Il n´aime pas la Villa del Cine et il a de bonnes raisons pour cela. Président d´un club “d´auteurs” d´où sont exclus la plupart des travailleurs du cinéma, Oscar Lucien est un nostalgique de l´époque où l’on se partageait “en famille” les budgets de l´État. Sa pensée se résume facilement : si l´État ne finance plus l´élite, c´est qu´il est devenu totalitaire. Dans El Nacional du 29 juin 2007, il critique la naissance de Tves, télévision de service public, sur l´ancienne fréquence hertzienne de la chaîne commerciale RCTV : “Celui qui rentrait tôt chez lui pour voir “Qui veut être millionnaire ?”, la femme qui distribuait fébrilement le dîner pour se plonger dans les péripéties de la telenovela (…), celui qui savourait tous les dimanches une superproduction d´Hollywood, tous ressentent un sentiment de dénuement, d´arbitraire”. Il est vrai que la directrice de la nouvelle TVes est une passionnée de culture afro caraïbe et que les collègues d´Oscar Lucien, comme Marta Colomina, déplore la “négritude” de la chaîne.

De tous les projets de la Villa del Cine, celui qui irrite le plus Paulo Paranagua et son “témoin”, c´est une coproduction sur Toussaint Louverture, héros de la révolution haïtienne á la fin du XVIIIe siècle. Le projet est porté par le militant et président du Transafrica Forum, l´acteur Danny Glover, qui prépare également un film sur Frantz Fanon. Une initiative saluée par le président haïtien René Préval : “Toussaint Louverture incarne la première révolte victorieuse contre l´esclavage dans cet hémisphère. C´est notre contribution à l´humanité. Si Glover peut la porter à l´écran, nous serons heureux". Pour Glover, il s´agit d´éduquer les Américains sur un “chapitre effacé de l´Histoire". Pour les Vénézuéliens de la Villa del Cine, c´est une dette fondamentale vis-à-vis d’Haïti. L´appuie décisif de la République des Jacobins Noirs pétris des idéaux de la Révolution Française, avait permis á Simon Bolívar d´émanciper de l´empire espagnol les futures républiques de Bolivie, du Pérou, de Colombie, d´Equateur et du Venezuela.

Paranagua dénonce une connivence entre Danny Glover et Hugo Chavez. Oscar Lucien s´insurge contre une “dépense scandaleuse qui équivaut à cinq budgets de la Villa del Cine”. L´envoyé du Monde omet de dire que l´argent ne provient pas du budget de la Villa mais d´une dotation extraordinaire accordée par l´Assemblée Nationale en vertu de l´importance historique du projet. Que plus de la moitié de l´équipe de tournage sera vénézuélienne. Que le film sera tourné entièrement au Venezuela. Lequel, en tant que partenaire majoritaire, recevra une bonne part des recettes du film.

Louverture, Préval, Chavez, Glover. Écran nègre, nuit blanche pour les élites. Les serveurs noirs des cocktails festivaliers sont pressés de passer derrière la caméra, comme s´ils avaient des choses urgentes á dire. Le président équatorien Rafael Correa, dont le gouvernement s´apprête lui aussi á démocratiser le spectre hertzien et les ressources du cinéma, avait prévenu : “nous ne vivons pas une époque de changements mais un changement d´époque”.


Danny Glover et Toussaint Louverture

mardi 3 juillet 2007

Le parti de la presse et de l´argent accélère sa campagne contre Chávez

Interview parue dans l´Humanité, 19 juin 2007.

Bernard Duraud. Est-il juste de considérer que les actuelles mobilisations d’étudiants s’inscrivent dans le prolongement des manifestations de soutien à la chaîne RCTV ?

Thierry Deronne. Au Venezuela les secteurs populaires font les trois quarts de la population. Les images montrent le sursaut d’une élite blanche hostile à la démocratisation de l’université, à la création de nouvelles facultés, à l’intégration des étudiants pauvres. L’accès, grâce à Chavez, de la majorité métissée aux études supérieures lui répugne, la rend agressive. Pour elle, le non-renouvellement d’une concession hertzienne a la chaîne privée RCTV est un prétexte. Rien de tel que la bannière de la « liberté d’expression » pour tenter de renverser ce président trop populaire et métissé. Surmédiatisés, comme les étudiants anti-Allende de l’université Catholique de Santiago en 1973, ces manifestants n’ont réuni que 1 500 étudiants sur les 53 000 de l’Universite centrale. Les médias internationaux ont par contre occulté la manifestation pacifique de 450 000 habitants et d’étudiants des quartiers populaires, en appui à la démocratisation du spectre hertzien...

Revenons au non-renouvellement de la concession RCTV... Une campagne médiatique a souligné qu’il s’agissait là d’une atteinte à la liberté d’expression. Selon vous, au contraire, il s’agit d’une démocratisation du spectre radioélectrique...

Thierry Deronne. 80 % des ondes radio et TV restent privées. Il suffit de passer devant un kiosque à journaux, de zapper à travers les écrans ou la radio pour observer la totale liberté de la presse, d’ailleurs en majorité d’opposition. Ce non-renouvellement d’une concession n’est donc qu’une simple brèche dans le monopole privé des fréquences radio et TV. RCTV n’a pas été « fermée » et continuera à émettre à travers le câble. Elle peut aussi diffuser par satellite et Internet. RCTV, ce n’était pas seulement du porno, de la violence, des sous-telenovelas et des films de guerre US. C’était une chaîne raciste, haineuse. En 53 ans, dans un pays très métissé, on n’y a vu aucun présentateur ou présentatrice noir. Cette haine de classe l’a fait participer au putsch sanglant d’extrême droite en avril 2002 contre Chavez, président démocratiquement élu. Cinq ans plus tard, en mai 2007, le gouvernement profite de l’expiration légale de la concession pour démocratiser cette fréquence et la rendre au service public. Il crée à sa place TVEs, une télévision dirigée par une journaliste passionnée de culture afro-caribéenne. Alors que RCTV exploitait les artistes et ses propres travailleurs, TVEs sera une chaîne antiraciste, à vocation éducative et culturelle, riche de productions indépendantes, respectueuse des créateurs.

Cette décision a également provoqué des tensions diplomatiques, avec le Brésil notamment...

Thierry Deronne. Le président Lula a qualifié cette décision de « légitime » et de « démocratique ». Le président de l’Équateur, Rafael Correa, a également salué cette mesure, précisant qu’à la place de Chavez il l’aurait prise plus tôt, vu le rôle de RCTV dans le coup d’État. Correa vient d’ailleurs d’annoncer un début de démocratisation des ondes en Équateur (où 100 % des télés sont aux mains du privé) par la création d’une chaîne de service public, participative, montée avec l’aide de Telesur. Cela lui vaudra-t-il d’être traité, à son tour, de « dictateur » par les grands médias ? En tout cas, l’Amérique latine montre l’exemple. Comment parler sérieusement de démocratie, en France ou ailleurs, tant qu’un patrimoine public comme le spectre hertzien reste aux mains des monopoles privés ?



Au Mexique ou encore aux États-Unis, des chaînes de télévision se sont vues signifier la fin de leur concession sans soulever le même genre de polémique. À vos yeux, pourquoi la décision du président Chavez a suscité un tel déferlement médiatique ?

Thierry Deronne. L’objectif est politique. Tous les deux mois, on a droit à une nouvelle déferlante : « Chavez terroriste », « Chavez antisémite », « le parti unique de Chavez », « les pouvoirs spéciaux de Chavez » Évidemment, les gens finissent par croire à ce concert. Ils se disent « les journalistes ne peuvent pas tous mentir ». C’est oublier la concurrence qui pousse un média à reprendre la même version que le voisin. Un journaliste qui parlerait de la réalité du Venezuela en Europe serait pris pour un fou, ou pour un partisan de Chavez. Le même mensonge de l’« atteinte à la liberté d’expression » avait été utilisé contre Allende, dans le même but. Mais pourquoi s’encombrer d’Histoire alors qu’il suffit de recopier partout la même dépêche ? Toute cette campagne médiatique est l’« hommage » attendu de l’élite transnationale à un pays qui se moque d’elle.



Au fond, ce qui est en question c’est la transformation de la société vénézuélienne...

Thierry Deronne. Au-delà de réformes qui font du bien en profondeur comme la nationalisation du pétrole, de l’électricité, du téléphone, la santé et l’éducation publiques, les droits de la femme, la politique en faveur des indigènes, la réforme agraire, au-delà de la croissance économique, la Banque du Sud, l’intégration latino-américaine et la réduction de la pauvreté, ce qui frappe dans le Venezuela de 2007 c’est l’approfondissement de la démocratie. En décembre 2006, 62 % des Vénézuéliens ont réélu Hugo Chavez lors d’un scrutin salué comme « transparent et démocratique » par le Centre Carter et l’Union européenne. En 2007, en huit ans de révolution, on n’a jamais vu autant de réformes démocratiques à la fois. Milliers de conseils communaux, démocratie participative à grande échelle, décisions citoyennes sur des domaines vitaux ; centaines de médias associatifs, autonomes, qui se multiplient (71 viennent d’être légalisés) ; création d’un grand parti de gauche unifié, avec élections secrètes à la base ; référendums révocatoires en marche ; conseils ouvriers dans les entreprises, annonce de la réduction de la journée de travail ; démocratisation de l’enseignement. Est-ce pour cela que le parti de la presse et de l’argent accélère sa campagne ?

Entretien réalisé par Cathy Ceïbe

Caracas, 2 juin 2007. Marche des secteurs populaires et étudiants en faveur de la démocratisation du spectre hertzien, occultée avec soin par le "Parti de la Presse et de l´argent"

jeudi 7 juin 2007

Les rues du Sud

Au Vénézuéla le gouvernement démocratise une fréquence de télévision, á l´occasion de la fin de la concession accordée il y a 20 ans á un grand groupe privé. A la place de cette chaîne commerciale faite de sexe, violence, films US, sous-telenovela, et impliquée dans le putsch meurtrier de l´extrême-droite en 2002, il crée un service public, pluraliste et plus participatif. Cela dit, 80 % des ondes radio et TV restent privées. Il suffit de passer devant une librairie, d´écouter la radio ou de zapper á travers les écrans vénézuéliens pour observer la totale liberté de la presse, d´ailleurs en majorité d´opposition.
Aussitôt l´élite transnationale, égratignée dans son monopole médiatique, attaque : "Le dictateur Chavez ferme la dernière télévision indépendante !".
Le même mensonge de l´"atteinte á la liberté d´expression" avait été utilisé contre Allende, dans le même but. Pourquoi s´encombrer d´Histoire alors qu´il suffit de recopier partout la même dépêche ? Un journaliste qui parlerait de la réalité du Venezuela en Europe serait pris pour un fou, ou pour un partisan de Chavez.
Samedi, une marche populaire de 450.000 personnes a répondu aux quelques milliers de manifestants de la bourgeoisie sortis de leurs amphis de communications sociales (et sur-médiatisés comme ceux de l´Université Catholique á Santiago en 1973). Hugo Chavez prend la parole, évoque Gramsci. "Excusez le ton académique, mais après tout le peuple vénézuélien a fait de grands bonds intellectuels." Il parle du bloc historique, de superstructure, de médias dominants. C´est alors que la foule est la plus attentive. Ce moment et cette multitude, resteront, eux, á jamais absents des médias francais.



Une grande partie de la gauche de France tourne encore le dos á cette nécessaire démocratisation du spectre radio-électrique, sans laquelle il ne saurait être question de démocratie véritable. Occupée á chercher les erreurs des autres pour ne pas voir les siennes. Incapable de pressentir que sa déroute politique, philosophique vient (par exemple) de vouloir continuer á donner des lecons aux autres, de s´auto-proclamer “vigilante” comme elle dit, envers une Amérique Latine qu´elle ne comprend pas. Prise dans la circulation circulaire de trois grands groupes privés propriétaires des grands médias francais, elle a fini par croire á ce qu´elle voit á la télé et que ressassent ensuite les petits soldats du journalisme : le hit-parade de Reporters Sans Frontières financée par le National Endowment dor Democracy. Comment, dès lors, aurait-elle la moindre idée de ce qui dans les rues du Sud, au creux de vies qui ont tout connu de l´humiliation, la dépasse en pensée, en futur, en volonté de démocratie ?

On devrait la jouer á Caracas, La Mission” de Heiner Müller ! Des émissaires de la révolution francaise débarquent en Haïti pour y propager le soulèvement. Derrière eux, á Paris, la révolution s´effondre, Napoléon rétablit l´esclavage.” C´est Marcio Meirelles qui nous parle ainsi, ce matin á Vive, dans sa barbe blanche de dramaturge, cravate de nouveau ministre de la culture de l´État de Bahia, Brésil. “Bahia, c´est la porte sur l´Afrique, nous avons des accords avec les télévisions d´Afrique, nous pouvons construire avec Vive et avec notre télévision publique, ce pont.” “Prolongeons-le jusqu´á Haiti !”. Marcio enthousiaste va réunir un groupe des meilleurs acteurs de fiction populaire, de telenovela, pour donner les premiers ateliers de dramaturgie au Venezuela, pour renforcer notre pari de la fiction populaire en 2007. Nous échangerons nos productions, tout ce que nous en voyons jamais du Brésil, ni le Brésil de nous. Le Brésil est tourné vers l´Atlantique plus que vers l´Amérique Latine, rit-il encore. "Nous avons offert des billets á moitié prix aux noirs de Bahia, dans nos théâtres, dans la Bahía réactionnaire, raciste, toute une révolution, on nous a attaqués en justice pour discrimination !".



Au même moment Vive bouge, les travailleurs se réunissent , discutent de la nouvelle structure de production et de travail, malgré les secteurs accrochés á l´ancien mode de produire avec pour principal argument le fait qu´il existe déjà. Sous peu les cercles de réalisations se réuniront autour de chaque programme pour leur donner leur forme particulière, différente de l´autre. “Un contenu révolutionnaire veut une forme révolutionnaire, nous ne voulons plus de telenovelas classiques, nous pouvons faire autre chose á Bahía maintenant que nous avons le pouvoir” acquiesce Marcio. Il nous invite á la rencontre des télévisions á Bahia "pour discuter de la différence entre télévision d´État et télévision publique”. Il sourit lorsque j´évoque la campagne transnationale des grands médias contre Chavez, "pourquoi perdre du temps avec eux" s´amuse-t-il.
Ainsi, les républiques nègres du Sud construisent la démocratie. Avec les phares courts de la route et les grands feux sur le lointain, comme disait Omar Torrijos.
Le gouvernement de Hugo Chavez vient de prendre en charge les besoins en énergie du Nicaragua et de Haïti.
Marcio Meirelles

mercredi 11 avril 2007

Les pieds du Che

Un étage d´immeubles oublié par le temps au centre de Caracas abrite depuis quelques jours l´école de cinéma et de télévision de Vive, qui forme une équipe élargie. Ce matin, Paku et Gabriel y font rapport sur les avancées de Alba TV ( www.albatv.org ), une nouvelle télévision (le Venezuela est un volcan de nouveaux paradigmes télévisuels) á laquelle les jeunes de Vive participent en tant que formateurs. Leur premier atelier, ils le donneront, en Équateur, á un collectif issu de 17 organisations sociales. Coincidence, le président Correa vient d´oser évoquer á Quito la “nécessaire démocratisation des médias, victimes du monopole privé”, un crime qui lui vaudra sans doute bientôt le qualificatif de “populiste” dans les médias du monde entier

Alba TV naît de trois besoins á l´échelle des peuples du continent Création de fictions populaires ; dialogues en direct entre mouvements sociaux ; échanges de savoir sur l´agroécologie, la médecine intégrale, etc... Une identité en trois temps pour une télévision du futur. Les jeunes formateurs de vive poursuivront la route : Nicaragua, Brésil, Bolivie. Pendant ce temps au siège central de Vive, les réunions se succèdent, les caisses traversent les couloirs á bout de bras. Naissent des équipes intégrales de production, qui partent de chaque programme pour constituer autour de lui non une chaîne mais un “cercle de production” qui cherchera, au fil des ateliers de l´école et á partir de ses propres besoins, la forme propre, á travers la participation intellectuelle de tou(te)s..

Le soir brève réunion avec Luis Suarez, l´historien qui écrit avec Vive une série de quarante numéros sur l´histoire de l´Amérique Latine. Yuruani Rodriguez, notre coordinatrice des projets de production indépendante, a trouvé le partenaire idéal dans sa liste de créateurs vénézuéliens, leurs yeux brillent quand Luis propose de partir des images “pieuses” et “commerciales” du Che, dans la rue d´aujourd´hui, pour le retrouver, marcheur, mouvement, en partant de la photo de Richard Gott, une image trop rare du Che : ses pieds, sur “l´autel de la Higuera”. Toute l´idée de Luis est dans ces routes, dans ces mouvements. Refaire les trajectoires des Libertadores pour comprendre l´acte politique. Défaire le carcan localistes des San Martin, O´Higgins, Bolivar, Miranda, pour retrouver la nation latinoaméricaine. Une unité á refaire au corps défendant de héros parfois oubliés, corps sans sépulture tournant autour de nous et qui pensaient l´Amérique "méridionale" bien au-delá de ses frontières, un espace que nous avons peine á imaginer aujourd´hui. Sauf, sans doute, en continuant á marcher : ce soir, au même moment, en présence du président Chávez, plus de mille médecins vénézuéliens, des femmes pour la plupart, montrent au pays leur diplôme de médecine intégrale communautaire. Luis nous raconte que c´est d´abord en tant que médecin qu´Ernesto Guevara a pris conscience de la nécessité d´une révolution : en se rendant compte que sans changer de société, la médecine resterait á jamais insuffisante.



Les pieds du Che photographiés par Richard Gott.



Ernesto Guevara apprend á marcher.

samedi 24 mars 2007

Deux nouveaux chantiers

2007 ouvre deux nouvelles étapes de construction d´une télévision révolutionnaire. D´abord le développement de la production intégrale, c´est-á-dire la rupture avec la division du travail observable dans n´importe quelle entreprise de télévision entre ”techniciens” et “producteurs”, entre “manuels” et “intellectuels”, division qui est au fondement du travail capitaliste. Karl Marx évoquait cette nécessité de dépasser une société “oú travaillent des peintres” par une société oú des “hommes peuvent entre autres choses, s´occuper de peindre”. Comment parler au Venezuela en 2007, de “socialisme”, si nous perpétuons la même hiérarchie, la même division, le même mode de production que celui de la télévision privée ? Olivier Cyran, un des rédacteurs de CQFD, journal réalisé par un collectif de chômeurs en France : “Le discours des médias n’est pas franchement au cœur de nos soucis. C’est plutôt leur fonctionnement qui nous intéresse, la façon dont ils reproduisent en interne les schémas de domination propres au monde de l’entreprise, y compris - et parfois surtout - dans cette presse dite « de gauche » qui dénonce les injustices tout en en fabriquant d’autres. Les médias ne mentent pas forcément : dans leur vie de bureau et sur les fiches de paie, ils disent même très souvent la vérité.” A Vive pour que tou(te)s les travailleur(se)s participent pratiquement et intellectuelement á la production, des ateliers leur offrent les outils de l´Histoire, de la sociologie, de la philosophie, de la dramaturgie et les langages du tournage, du montage, du mixage. Les “cercles de réalisation” poursuivent ce travail de réunion des acteurs et actrices de la production, á travers la vision et l´évaluation collectives des programmes.

Autre chantier : la fiction. Il y a longtemps que le genre a été accaparé par les médias privés, de la pire des manières. Le besoin de baisser les coûts de production a appauvri la telenovela au point de remplacer une émotion par un effet musical et de répéter á l´infini un scénario unique, tout en exploitant les travailleurs. L´engouement persistant du public pour ces sous-feuilletons vient de ce qu´il ne dispose pas d´alternative. Comment, du côté de nos chaînes infiniment sérieuses, produire une fiction révolutionnaire, qui retrouve les voies de l´imagination, de l´humour, de l´identification et du plaisir du spectateur ? Un collectif de travailleurs d´une entreprise récupérée (Etat de Miranda), qui a suivi un de nos ateliers en 2006, revient vers nous avec trois épisodes autoproduits par leur coopérative audiovisuelle. Le héros de leur telenovela ? un jeune gars qui cherche du boulot, de rue en rue, de maison en maison, d´entreprise en entreprise. Malgré les problèmes de son et d´image de cette tentative, on est aussitôt emporté par ce personnage, par le mouvement du récit, on veut connaître la suite. On sent aussi la passion de créer ensemble, la force de la participation populaire, la connaissance approfondie du thème. On a décidé de leur prêter main forte. A travers l´analyse de “L´arbre aux sabots” de Ermanno Olmi, de “Un merveilleux dimanche” de Akira Kurosawa, du “Voleur de bicyclettes” de De Sicca ou de “Limelight” de Charles Chaplin, avec l´aide des nouvaux jeunes formateurs de l´école de Vive qui reparlent du langage de la caméra, on arrive á un nouvel essai vidéo oú le récit s´étoffe, se déploie dans la construction des personnages, dans la préparation dramatique, dans la mise en scène enfin. Reparti dans la communauté, le collectif prépare actuellement le pilote de la série.

Un merveilleux dimanche, de Akira Kurosawa (1947)

jeudi 22 mars 2007

Le visage reconnaissable (in memoriam Leonel Rugama)

Pourquoi tant de souvenirs, de scintillements de lamelles de verre soulevées par le vent qui venait chaque jour, fidèle entre les fidèles, frapper nos corps endormis, dévalant les montagnes du nord du Nicaragua ? Pourquoi ce souvenir qui aurait dû disparaître, emporté par l´analyse des romantismes échevelés ? La mémoire des espaces et des corps se reforme soudain á Caracas, les murs se repeuplent de papiers, de dessins qui parlent de réforme agraire. C´est la même atmosphère, l´appartement de Matagalpa, Nicaragua, les années 80, l´autre révolution. Chez la compagne vénézuelienne, dans un panier pourri posé sur le réfrigérateur, il y avait des cassettes d´Ali Primera. Celui qui chantait “la Patria es el Hombre” avait compris que son pays inconnu parlerait á l´Humanité vingt ans plus tard. Sur fond d´affiches touristiques orange et vert émeraude de la chute d´eau la plus haute du monde, Mariana nous parlait de maquis, de camarades surpris dans leur retraite, torturés, assassinés, enterrés par les titres de journaux. (Ironie de l´histoire, c´est aujourd´hui le gouvernement de Chavez qui exhume la mémoire sanglante de ces démocraties, indemnise les victimes que d´autres gouvernements n´ont jamais reconnues). Aux images multicolores collées aux murs, les histoires de Mariana donnaient un son : les cris recouverts par les photos des toucans, les plages, les miss, le pétrole et la liberté de la presse.
L´appartement de Mariana c´était aussi l´internationalisme incarné, suédois et patagons parlant de médecine populaire, de droits de la femme, de Lénine et du nationalisme catalan, de Willy Brandt. Discussions á jamais inachevées autour des assiettes de plastique, du riz et des haricots, des vases d´argile et des fougères, des livres poussiéreux qu´on n´avait jamais le temps de lire alors qu´ils gardaient sûrement les “réponses”. Débarquaient chaque jour des personnages différents, féministes allemandes, nicaraguayens étonnés, chiliennes d´Europe, thésards intéressés, photographes obnubilés, médecins du peuple en rupture d´Ordre, jésuites espagnols en pull-over, toujours rassurants, même lors des coupures de courant. Le matin sur le balcon de ciment, on se reconnaissait, on se donnait un visage. La nationaliste catalane tirait sur sa cigarette avant de remonter vers un de ces villages une de ces coopératives au loin, là-bas, lo ves ? Sac à dos, matelas, bougies, les avions de la contra repassaient dans la nuit, et les paysans méprisés par les cadres de la réforme agraire passaient á l´ennemi. Dans une des chambres un lit de bois blanc émail où avait dormi Leonel Rugama (1949-1970), le poète nain de "la terre est un satellite de la lune", qui avait lancé aux gardes somozistes qui cernaient son refuge : “¡ que se rinda tu madre !”, “Que se rende ta mère !”. Neuf ans avant la révolution. Il y eut grâce á elle des policiers qui enseignaient á lire á ceux que Leonel Rugama avait appelés avant de mourir :



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''Ahora quiero hablar con ustedes o mejor dicho ahora estoy hablando con ustedes.

Con vos con vos tunco carretonero con vos estoy hablando.

Con vos carbonero carbonero encontilado vos vos que llevás ese cipote enganchado sobre el carretón y lo llevás sosteniendo la lata y todo encontilado....''

Ce dimanche Hugo Chavez est reparti vers ce Nicaragua, vers la place Subtiava de León, au moment où plus rien n´annonce, á priori, la révolution. C´est pourtant á “eux” qu´il a parlés. Comme dans les rues de Haiti, dansant plus que courant. Au milieu d´”eux”. Aujourd´hui, loin de l´AFP et loin des ONGs, un État inattendu se joint á Cuba pour appuyer le Nicaragua et Haïti. Saut qualitatif, significatif. Une équipe de Vive part en mai pour Managua, jeter les bases d´une nouvelle télévision. Dans la nuit qui sépare deux époques, qu´on enjambe d´un coup d´avion á deux heures du matin, repose toute cette humanité qu´on voudrait vivante. On nous explique en Occident qu´il ne faut pas rêver. Mais "eux", les ronfleurs naifs, les vaincus d´avance, ceux qui se lèvent ce matin ont un visage reconnaissable.



Leonel Rugama