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mardi 20 novembre 2007

De l´intelligence des ânes

Au Venezuela, le 2 décembre 2007, un référendum populaire permettra á 16 millions d´électeurs de rejeter ou d´approuver la réforme de 69 articles constitutionnels. 30 sont proposés par le président Chavez dans la foulée du programme qui lui a valu d´être réélu á 63 % en décembre 2006. 39 autres ont été ajoutés par l´assemblée nationale au terme de discussions avec des collectifs citoyens issus de la majorité comme de l´opposition. La réforme porte essentiellement sur la généralisation de la démocratie participative, devenant le pilier de l´État, et la protection sociale pour tous les travailleurs. Après huit ans de révolution, il s´agit d´adapter les institutions politiques aux besoins sociaux.

Des confluents humains déboulent de villages proches. D´autres ont voyagé des heures en bus, du fin fond des campagnes. Des zones populaires de Barquisimeto aux rues mouillées de Monagas, des multitudes invisibles dans les médias occidentaux font campagne pour le “oui”. La première assemblée constituante, en 1999, n´avait pas bénéficié d´une telle mobilisation. On critiqua les députés qui préféraient discuter á huis-clos plutôt que sur la place publique. Huit ans plus tard, le ressort de la participation populaire ne fait que bondir. Des millions de copies de la réforme circulent de main en main. Ici, un joueur de saxophone ponctue la lecture publique des articles, là un cercueil enterre la vieille constitution pendant que des femmes indigènes appellent á voter “oui” en wayuu ou en warao. L´article 100 rétablit le rôle central des communautés indigènes et afro-américaines dans la culture nationale. Sur les kiosques á journaux ou sur les vitres des autobus, les manifestants peignent le numéro des articles les plus importants et le visage de Simón Bolívar. “Nous devons chercher notre constitution et nos lois non pas á Washington mais dans notre réalité” disait en 1819 le libérateur de l´Amérique Latine, créateur historique du concept de “sécurité sociale”.

Fiché dans un caddy rempli de pommes de terres, un drapeau rouge salue une marche en faveur de la réforme á Caracas. “Nous ne sommes pas des pierres qui vivons de rien !” explique Margarita Garcia, qui pousse l´étal roulant. La réforme, pour elle, c´est d´abord l´article 87 qui donne á 4,9 millions de travailleurs “informels” les mêmes droits qu´á tous les autres. Sa mère qui vend des empanadas cent mètres plus loin aura droit á une retraite. L´État étend l´ensemble de la protection sociale - pensions, soins, allocations, vacances - aux domestiques, chauffeurs de taxi, artistes, coiffeurs, pêcheurs, artisans, prostituées, chauffeurs de bus, femmes au foyer.

Ces femmes qui toute leur vie lavent et repassent le linge de la classe moyenne et font briller les lavabos du patron, ont réélu Chavez en décembre 2006 sur la base d´un programme clair : accélérer le socialisme. “Tous les articles sont en faveur du peuple, c´est la preuve que ce gouvernement dépend de nous” explique la vendeuse de légumes. Alors qu´ailleurs la gauche renonce á arracher le temps humain au temps du travail, la révolution bolivarienne libère du temps pour vivre. L´article 90 réduit la journée de travail á 6 heures. Du temps pour se retrouver en famille, avec les amis, pour se former, pour accéder á l´offre culturelle croissante. En 2007, la moitié de la population étudie. 35 millions de livres sortent de la nouvelle imprimerie du Ministère de la Culture. “Donne des années a ma maman” dit Yermilin la fillette á qui manque une dent et qui se tord les bras, “je veux partir en vacances des années”. Des dizaines de milliers d´emplois nouveaux seront créés, s´ajoutant á la baisse de 10,1 % du chômage grâce a quatorze mois successifs de forte croissance. (1)

“Sans donner le pouvoir aux pauvres, comment résoudre la pauvreté ?” a répété le président Hugo Chavez. Le territoire de la république, formée aux trois quarts de secteurs populaires, est refondu en fonction des intérêts sociaux. Autour d´une figure-clef : la commune (art. 184). Les articles 70 et 136 font du pouvoir populaire le pilier du nouvel État. Sont validés comme mécanismes de participation et de décision les conseils de travailleurs, d´étudiants, de paysans, d´artisans, de pêcheurs, de femmes, etc.. Leurs décisions auront un “caracter vinculante” - force de loi. L´opposition proteste : “Le peuple n´est pas suffisamment instruit, n´est pas prêt, il n´est pas capable d´exercer le pouvoir”. “C´est le peuple qui connait les déficiences de chaque communauté et avec ce pouvoir supplémentaire, nous les pauvres nous pourrons résoudre directement nos problèmes” répond Arsenio, chauffeur de taxi de l´État de Trujillo. “Avant la femme restait a la maison avec les enfants, aujourd´hui elle peut aussi représenter le conseil communal, être ministre, gouverneur, maire, nous en avons la capacité ! Le principal c´est de continuer a nous former politiquement, socialement” se réjouit Florencia Pacheco, de l´État d´Aragua.

Lucides, les partisans du “oui” dénoncent les obstacles posés par les maires ou les gouverneurs “chavistes d´occasion” á cette démocratie participative qui menace leurs intérêts. Ces opportunistes freinent l´information sur ces nouveaux pouvoirs et voudraient limiter les conseils communaux au rôle de l´Asociación de Vecinos, courroie de transmission sur laquelle s´était édifié le clientélisme des gouvernements antérieurs. Pour éviter l´enlisement, le président Chavez annonce qu´en cas d´approbation de la réforme il accélérera le transfert des ressources aux communautés organisées. En 2008 9 milliards de bolivars iront directement au 80.000 conseils communaux, qui atteignent déjà le nombre de 35000 en 2007. Le budget participatif de Porto Alegre (Brésil) fut un brouillon timide de ce qui se réalise ici á l´échelle d´un pays. Des centaines de milliers d´habitants de quartiers gèrent déjà collectivement les fonds publics, rasant eux-mêmes les bidonvilles pour y construire des logements humains, réparer les rues, installer l´éclairage public ou les égouts, construire des écoles ou des centres culturels, créer des coopératives et des activités socio-productives de toute sorte.

La réforme s´attache aussi á démocratiser la propriété privée, en étendant son accès aux secteurs populaires (art. 229, 115). Ce qui inspire á la chaîne Globovision des remakes dignes de la Guerre froide. Un fonctionnaire entre dans une boucherie, demande á voir le propriétaire. “C´est moi” dit le boucher. “Á partir d´aujourd´hui ce commerce n´est plus á vous mais au gouvernement” lui répond l´employé... La campagne indigne le président Chavez : “C´est le capitalisme qui a attaqué la propriété privée, qui l´a limitée á une élite ! Combien de paysans ont dû vendre leur terre ou se la sont fait voler ? Combien de pauvres expulsés de leurs maisons, combien de millions de sans-toit aux États-Unis, en Amérique Latine ? Combien de mères qui ne peuvent même pas s´acheter un biberon, un cahier pour leurs enfants ? Avec l´État, qui stimule la construction de bâtiments ou la production d´automobiles bon marché, nous démocratisons l´accès a la propriété privée“. Autre article appuyé par les milieux populaires, le 82. “Avant en cas de problème de paiement on pouvait vous prendre votre maison, la banque pouvait mettre la main dessus, plus maintenant. Le droit au foyer sera inviolable” explique Jair González. Pour Rowan Jimenez d´INVEPAL une usine á papier sauvée de la faillite par les travailleurs, depuis nationalisée et cogérée avec l´État, le plus important est le contrôle de la banque centrale en faveur du développement, la rupture des grands monopoles et la prohibition des latifundios (articles 318, 236, 321, 113 , 307). Les cinéastes, dont la liberté de créer était freinée par la concentration de la distribution cinématographique au service de l´industrie nord-américaine, se voient favorisés par l´article 98 qui établit les droits culturels et les droits d´auteur. “Pouvoir créer librement, c´est nous ouvrir au monde” approuve Carlos Azpúrua.

La réforme intensifie la démocratie dans de nombreux domaines. L´article 64 donne le droit de vote aux citoyen(ne)s dès 16 ans, une révolution en soi. L´article 21 rejette toute forme de discrimination ethnique, de genre, d´âge, de santé, sexuelle, sociale, politique ou religieuse. L´article 109 consacre l´autonomie de l´université et l´élection des autorités par l´ensemble de la communauté universitaire, employés, étudiants, ouvriers. “C´est la récompense de nombreuses années de luttes” pour Alejandra Torres, étudiante de l´UCV : “beaucoup d´étudiants sont morts pour cet idéal sous les gouvernements antérieurs. Avec des autorités légitimes, on aura enfin un vrai débat d´idées sur la politique universitaire”.

Le “non” á la réforme, perdant dans les sondages, est martelé par les télés privées comme Globovision, ou RCTV dont on croit encore, hors du Venezuela, qu´elle a été “fermée par Chavez” (2). Au Venezuela l´opposition possède la majorité des médias - radio, presse écrite, télévisions. La liberté d’expression est totale. La haine de classe et le racisme sont intacts à Globovision, Venevision, Televen ou RCTV et leurs filiales qui occupent 80 % du spectre radioélectrique.

Plus la démocratie s´approfondit au Venezuela, plus les transnationales médiatiques, actrices á part entière de la globalisation néo-libérale, attaquent “la dictature de Chavez”. Avec le même mépris social pour le peuple vénézuélien que pour ceux qui, en Europe, font grève contre les privatisations ou disent non aux traités néo-libéraux. Pour convaincre l´opinion mondiale que le Venezuela est au bord de l´insurrection contre un “futur Castro”, la technique consiste á cadrer serré des groupuscules d´opposition (par exemple des étudiants d´universités privées qui refusent l´intégration des secteurs populaires dans l´enseignement supérieur) lorsqu´ils provoquent les forces de l´ordre. A Paris ou á Tokyo, la télé montre la "violence" comme si elle était le fait de la population en général. Le spectateur ne verra jamais le hors-champ réel : une foule indifférente ou agacée par ces mises en scènes sur commande. Le Monde, Libération, l´AFP, El País, France-Inter ou le Washington Post résument la réforme au “pouvoir á vie pour Chávez”. L´article 230 donne á la population le droit de réélire qui elle veut autant de fois qu´elle le voudra, un droit démocratique dont jouissent déjà les populations du Royaume-Uni, de France, d´Espagne, d´Allemagne, d´Autriche, d´Irlande, d´Italie ou du Portugal. En supposant que la population l´approuve lors du référendum de décembre, celle-ci restera libre de trancher ultérieurement entre les candidats des différents partis, comme dans n´importe quelle démocratie. Tous les scrutins organisés au Venezuela sous les mandats successifs de Hugo Chavez, une dizaine déjà, ont été jugés transparents par les observateurs internationaux, Union Européenne et Organisation des États Américains y compris.

Toute ces campagnes médiatiques n´entament pas le moral d´Héctor Láres, ouvrier du bâtiment, qui croit dans la victoire éclatante du “oui” : “Ils veulent nous faire marcher á coups de carottes mais ils oublient que l´âne est un animal extrêmement intelligent”.

(1) voir “l´économie venezuelienne sous Chávez”, Mark Weisbrodt et Luis Sandoval, www.cepr.net juillet 2007.

(2) RCTV continue á diffuser sa programmation habituelle et transmet aussi sur internet : www.rctv.net

samedi 15 septembre 2007

Nasser, Lumumba et Chavez : la tricontinentale ressuscite á Caracas

Août 2007. Le Sommet Social de Caracas accueille les fils de Gamal Abdel Nasser et de Patrice Lumumba. Abdul Hakim Nasser rappelle les conditions difficiles dans lesquelles son père lança la révolution égyptienne dans les années 60 et l´effort tout particulier placé dans la gratuité de l´éducation, comme aujourd´hui au Vénézuela. Roland Lumumba dénonce “le monopole privé des médias, ce mur de Berlin entre les peuples du Sud”. Lors de leur rencontre avec le président vénézuélien, les africains l´associent d´emblée aux luttes pour l´indépendance de leurs pères. Nasser le remercie pour son clair appui au peuple libanais lors de l´agression d´Israël : “Vous êtes perçu aujourd´hui comme un héros dans tous les pays arabes”. “Nous savons ce que ressent, profondément, le peuple arabe”, leur répond Hugo Chávez, ”il faut que renaisse avec force la thèse du socialisme arabe développée par Gamal Nasser”.
Les affiches qui réunissent Nasser et Chávez dans les rues de Beyrouth., rappellent les nombreux points communs entre les deux hommes. Passion pour la révolution française. Refus de la misère et de la dépendance pour leur peuple. Probité personnelle. Tous deux ont initié sans bain de sang, sans terreur, des réformes agraires, de vastes campagnes d´éducation, les nationalisations de banques, d´industries, de ressources pétrolières. Certes Nasser limita les activités des partis politiques. Pas Chavez, légitimé par une dizaine de scrutins validés par les observateurs internationaux. En politique étrangère on voit la continuité entre la Conférence de Bandoeng (1955) qui convertit Nasser en un des leaders des non alignés, et la politique multipolaire des venezueliens - PetroSur, TeleSur, Banque du Sud. L´Union des républiques latino-américaines chère á Chávez fait écho á la République Arabe Unie de Nasser.
La ressemblance ne s´arrête pas lá. Les deux processus subissent la même propagande occidentale. Un récent article du Monde Diplomatique (1) rappelle que lorsqu´Israel occupe le Sinaï en 1967, c´est Nasser et le monde arabe que les journalistes français accusent d’agression. Isolé, le général de Gaulle aura beau expliquer qu´”Israël organise, sur les territoires qu’il a pris, l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions ; et il s’y manifeste contre lui une résistance qu’à son tour il qualifie de terrorisme ». Les médias français, du Nouvel Observateur au Figaro, font d´Israël la victime de Nasser et jettent des milliers de manifestants dans la rue pour appuyer la guerre.
Une campagne identique, efficace, prétend faire de la révolution démocratique de Chavez une “menace totalitaire”. Le 7 janvier 2007 Lamia Oualalou du Figaro déplore le fait que l´opposition vénézuélienne “ait de moins en moins d´espace pour s´exprimer”. Le 8 janvier les Échos dénoncent “l´autoritarisme croissant de Chavez”. Le 9 janvier, le Monde attaque sur les “pouvoirs spéciaux de Chavez”. Or qu´en est-il sept mois plus tard ?
Non seulement la “dernière télévision indépendante fermée par Chavez” émet toujours mais les 70 % du spectre radio-électrique sont aux mains de l´opposition, comme la majorité des radios et de la presse écrite vénézuéliennes. Certains de ces médias ont l´appui financier des Etats-Unis (via la Ned, société-écran de la CIA). Reuters, AP, CNN ou Fox les relaient partout sur la planète, ce qui explique que 95 % des “informations” transmises sur le Venezuela reflètent, en France, les vues de la droite vénézuélienne.
Quant aux “pouvoirs spéciaux” accordés au président par le parlement, et présentés par ces médias comme une “dérive autoritaire”, ils ont simplement permis d´accélérer les nationalisations du téléphone, de l´électricité, de bassins pétroliers afin de stimuler le développement national. Au Venezuela, en septembre 2007, les rues bruissent a nouveau de discussions, d´assemblées populaires, sur le thème de la nouvelle constitution, qui, si elle est approuvée par référendum populaire en décembre 2007, instaurera le pouvoir communal comme pilier de l´État et la réduction du temps de travail. Le Figaro, le Monde, Libération et Charlie-Hebdo ont déjà leur version de cette fête démocratique et vont la marteler d´ici décembre 2007 : “Chavez-président-á-vie”. Un des articles soumis au vote populaire instaurerait un droit dont jouissent déjà les populations du Royaume-Uni, de France, d´Espagne, d´Allemagne, d´Autriche, d´Irlande, d´Italie ou du Portugal : celui de réélire le président ou le premier ministre de leur choix autant de fois qu´elles en ont l´envie.
La démocratisation du spectre radio-électrique, la gestion participative des municipalités et des politiques publiques, le boom économique et la baisse de la pauvreté, la reconstruction des services publics au Venezuela, n´intéressent pas la majorité des journalistes européens. Edward Saïd note que dès les années 50 les études occidentales sur la modernité refusaient de prendre en compte les nationalismes arabes, l´Egypte de Gamal Abdel Nasser, l´Indonésie de Sukarno, les nationalistes palestiniens, etc...(2) La gauche qui regarde le vingt heures préfère le social-libéralisme de Lula et de Bachelet, voire le “contre-pouvoir” zapatiste. Oubliant d´analyser l´abandon de la réforme agraire au Brésil, le creusement des inégalités au Chili, la perte d´influence de Marcos au Mexique. Alors que le mouvement nassérien libanais s´intéresse de près au modèle venezuelien et au renforcement de l´État comme régulateur du marché, cette gauche postmoderne s´enferme dans une vision parcellaire et dans la récupération multiculturelle (mes travailleurs, mes femmes, mes indigènes..). Incapable de voir le phénomène comme un tout historique, porteur d´avenir pour l´Humanité. Elle va même jusqu´á donner des leçons de démocratie (déguisées en critique de gauche) á un “militaire ex-putschiste” qui en huit ans a fait plus pour l´égalité politique et les libertés sociales, économiques que n´importe quel autre homme d´État. Elle a oublié que son propre avenir passait par l´alliance avec ces républiques sociales, ces nationalismes démocratiques et ces États nouveaux pétris d´idées socialistes qui naissent sous les espèces du bolivarisme et du nassérisme (3).

(1) “Même de Gaulle était isolé”, par Alexis Berg et Dominique Vidal, le Monde diplomatique, août 2007, http://www.monde-diplomatique.fr/2007/06/BERG/14839
(2) “Covering Islam”, Edward G. Saïd, Random House Mondadori, 2006, p. 128.
(3) Un islamisme ouvert sur sa gauche : l´émergence d´un nouveau tiers-mondisme arabe ? Par Nicolas Dot Pouillard. http://www.mouvements.asso.fr/spip.php?article127

mardi 17 juillet 2007

Transformer une télévision

Voir Vive comme un champ de bataille, comme un lieu de travail où toutes les contradictions, toutes les luttes brûlent d´impatience. Toute révolution apporte, on le sait bien, son lot de trahison et de fatigue, mais elle laisse aussi les sédiments du futur. Ce qui nous tire encore vers le passé, c´est l´écrasement par la majorité des médias privés. Si la structure libérée du spectre radio-électrique (médias populaires, médias publics, etc..) avait grandi plus vite et plus fort, nous n´en serions plus á batailler avec des contradictions du passé, des luttes de pouvoir et de territoire, des luttes au nom de l´efficacité pure, nous affronterions déjà celles du futur, celles de la relation du peuple avec le peuple á travers un médium appelé télévision, comme dans d´autres cas “État”. La formation d´équipes intégrales á Vive, pour dépasser la division du travail, est une formidable auto-évaluation, un défi qui porte haut, tant sur la forme que le contenu de chacun des programmes. Par chacun des diagnostics et des ateliers de formation passe la parole de travailleurs(ses) qui supportaient sans l´aimer souvent la passivité du travail divisé, et demandent de pouvoir créer. Tous disent, ou presque qu´il y a besoin du temps pour nouer le contact avec les communautés. D´autres, en petit nombre, s´en foutent. “Pourquoi parler de télévision commerciale versus l´autre télévision, puisqu´il n´existe qu´une télévision ?”. Il y a la musique du portable, il y a le silicone. Certains veulent louer une voiture plutôt que de prendre l´autobus. Mais la plupart ont compris que c´est en prenant l´autobus qu´on arrive avant d´arriver parce qu´on discute avec les gens avant de les filmer. Il y a donc ces moments où tout renaît, quand les gens se mettent debout tranquillement face á ceux qui rêvent encore d´ordres á donner du haut sans comprendre que les ordres se donnent du peuple. Je pense á toutes les télévisions, quasi, sur cette terre, où on apprend á faire son trou, où on dit “les ingés” pour des gens qui font de la technique pendant que d´autres, eux, pensent. Ceux qui disent ça ce n´est pas de la télévision c´est du cinéma. Comme dans les écoles de télévision. Mais dans le mouvement de formation intégrale qui agite la chaîne en ce mois de juillet on voit la quantité devenir la qualité, le peuple patiemment arriver et parler droit, le visage tourné vers l´autre comme la maison vers la rue pour dire au passant ceux qui y vivent. Rien ne suffira si on ne lie chacune de ces cellules et chacun de ces cercles de réalisation intégrale avec l´organisation populaire á tous les échelons pour que l´égalité brise la distance, que jamais la télévision ne se transforme en centre du réel ni avant, ni pendant ni après les programmes, pour que jamais ne s´élève le mur entre nous et le peuple. Ce changement ici, dans cette empreinte de société qu´est une télévision, dans ce noyau de Venezuela au coin du temps, perdu dans l´invisible monde, c´est ce qui nous attendait, simplement parce que nous ne pouvions éternellement nous mentir.

Thomas Sankara fut assassiné d´abord par Ockrent qui dénonça "l´agent libyen". Ensuite des pierres tombales témoignent : ci-gît telle ou telle révolution, Burkina Faso, Nicaragua... C´est pourquoi les révolutions continuent. En retrouvant le Nicaragua á l´occasion d´un récent atelier, j´ai vu qu´un pays qui a vécu une révolution, retrouvé sans elle vingt ans plus tard, est le papillon qui revient dans la chrysalide, la coquille qui se traîne. Chaque chose à sa place. Les êtres reprennent leur taille normale, les arbres la taille végétale, les rues la longueur des rues. Cela confirme la nécessité des révolutions : l´être humain vaut plus que cela, il peut grandir au-delà de ses limites chaque fois qu´une construction collective le lui permet. Ce matin á Vive, le changement reprend avec ses misères pour que chacun devienne ce qu´il peut être partout ailleurs. "Nous sommes les héritiers des révolutions du monde" disait Sankara. Maintenant il n´a plus besoin de le dire comme á Managua en 1987. La révolution du peuple de Chavez est venue pour lui en courant comme en Haiti : en groupe, à la vitesse de l´Afrique qui va plus vite que tous les autres temps.


Thomas Sankara

vendredi 6 juillet 2007

Écran nègre, nuit blanche pour les élites (Sur “Chavez fait son cinéma”, article paru dans le Monde du 16/06/07)

Caracas, juillet 2007. La chaîne commerciale RCTV revient sur le câble avec sa programmation habituelle. La “fermeture de la dernière télévision indépendante par Chavez” vaut donc ce que valait le “Salvador Allende ennemi de la liberté d´expression” de 1973. Le lecteur du Monde ne le saura jamais : au Venezuela, en juillet 2007, l´opposition possède l´écrasante majorité des médias et le quotidien français n´est que le calque de ce monopole. Les “enquêtes” et les “preuves” du Monde sur la corruption de Chavez fleurissent depuis huit ans dans le moindre kiosque á journaux. Le dénigrement de la démocratie participative et la dénonciation de la “militarisation du régime” sont retransmis du matin au soir par des centaines de radios commerciales. L´exclusion par le Monde des trois quarts de la population reproduit le racisme de Globovision, Venevision, Televen, RCTV et autres chaînes qui occupent 80 % des ondes.

Une des caractéristiques de cette révolution est la lente récupération populaire des droits politiques, économiques, sociaux, culturels. Asphyxié par le néolibéralisme des années 80 le cinéma latino-américain avait vu ses écoles privatisées, ses studios bradés, ses remparts légaux démontés. “Comment accepter que les huit plus grands studios d’Hollywood se répartissent 85 % du marché mondial du cinéma et occupent 98 % de l´offre en Amérique Latine ?” a demandé le président Chavez en inaugurant le 3 juin 2006 une de ses promesses électorales, la Villa del Cine. Quinze mini studios, deux grandes salles complètement équipés, un centre de haute technologie pour la postproduction, des formations permanentes... Les cinéastes vénézuéliens(ne)s peuvent enfin résister à la dictature d´Hollywood en réalisant sur place les activités sous-traitées à l´étranger. Parmi les projets, un film sur Francisco de Miranda, philosophe et combattant des révolutions nord-américaine et française, héros de l´indépendance latino-américaine ; le “Général dans son labyrinthe” de Gabriel García Marquez ; une série sur Ezequiel Zamora, le Zapata vénézuélien ; plusieurs long-métrages de fiction ; quelques centaines de documentaires culturels ou sociaux. Le Ministre de la Culture Farruco Sesto multiplie plateformes de création, de formation et de diffusion cinématographiques avec un slogan, “le peuple est la culture”. L´État a attendu l´expiration légale en mai 2007 de la concession d´une chaîne commerciale pour créer Tves, une télévision de service public, éducative, informative et culturelle. La Cinémathèque Nationale inaugure 120 salles communautaires dans les villages paysans ou indigènes, jusqu´au bord des fleuves du vaste Venezuela, pour que les éternels exclus se libèrent de la prison du DVD nord-américain et accèdent aux meilleures oeuvres du cinéma mondial.

L´envoyé spécial du Monde Paulo Paraguana a déjà son titre : “Chavez fait son cinéma”. Son “reportage” commence par une exclusion sociale. Nul contact avec le public des nouvelles salles de cinéma. Nulle entrevue avec l´un ou l´autre des scénaristes, acteurs ou actrices, techniciens, cadreurs, preneurs de son, producteurs indépendants engagés dans l´aventure. Pour la caution locale, Paulo Paranagua contacte Oscar Lucien, un sociologue qu'on a vu en 2003, aux côtés d´un militaire putschiste, dans un colloque destiné á démontrer les “mensonges” du film de Kim Bartley sur le coup d´État contre Chavez (documentaire couronné par douze prix internationaux). Familier des plateaux de la télé vénézuélienne, il y dénonce constamment la “dictature du lieutenant-colonel-castro-communiste” et “l´absence de liberté d´expression”. Il n´aime pas la Villa del Cine et il a de bonnes raisons pour cela. Président d´un club “d´auteurs” d´où sont exclus la plupart des travailleurs du cinéma, Oscar Lucien est un nostalgique de l´époque où l’on se partageait “en famille” les budgets de l´État. Sa pensée se résume facilement : si l´État ne finance plus l´élite, c´est qu´il est devenu totalitaire. Dans El Nacional du 29 juin 2007, il critique la naissance de Tves, télévision de service public, sur l´ancienne fréquence hertzienne de la chaîne commerciale RCTV : “Celui qui rentrait tôt chez lui pour voir “Qui veut être millionnaire ?”, la femme qui distribuait fébrilement le dîner pour se plonger dans les péripéties de la telenovela (…), celui qui savourait tous les dimanches une superproduction d´Hollywood, tous ressentent un sentiment de dénuement, d´arbitraire”. Il est vrai que la directrice de la nouvelle TVes est une passionnée de culture afro caraïbe et que les collègues d´Oscar Lucien, comme Marta Colomina, déplore la “négritude” de la chaîne.

De tous les projets de la Villa del Cine, celui qui irrite le plus Paulo Paranagua et son “témoin”, c´est une coproduction sur Toussaint Louverture, héros de la révolution haïtienne á la fin du XVIIIe siècle. Le projet est porté par le militant et président du Transafrica Forum, l´acteur Danny Glover, qui prépare également un film sur Frantz Fanon. Une initiative saluée par le président haïtien René Préval : “Toussaint Louverture incarne la première révolte victorieuse contre l´esclavage dans cet hémisphère. C´est notre contribution à l´humanité. Si Glover peut la porter à l´écran, nous serons heureux". Pour Glover, il s´agit d´éduquer les Américains sur un “chapitre effacé de l´Histoire". Pour les Vénézuéliens de la Villa del Cine, c´est une dette fondamentale vis-à-vis d’Haïti. L´appuie décisif de la République des Jacobins Noirs pétris des idéaux de la Révolution Française, avait permis á Simon Bolívar d´émanciper de l´empire espagnol les futures républiques de Bolivie, du Pérou, de Colombie, d´Equateur et du Venezuela.

Paranagua dénonce une connivence entre Danny Glover et Hugo Chavez. Oscar Lucien s´insurge contre une “dépense scandaleuse qui équivaut à cinq budgets de la Villa del Cine”. L´envoyé du Monde omet de dire que l´argent ne provient pas du budget de la Villa mais d´une dotation extraordinaire accordée par l´Assemblée Nationale en vertu de l´importance historique du projet. Que plus de la moitié de l´équipe de tournage sera vénézuélienne. Que le film sera tourné entièrement au Venezuela. Lequel, en tant que partenaire majoritaire, recevra une bonne part des recettes du film.

Louverture, Préval, Chavez, Glover. Écran nègre, nuit blanche pour les élites. Les serveurs noirs des cocktails festivaliers sont pressés de passer derrière la caméra, comme s´ils avaient des choses urgentes á dire. Le président équatorien Rafael Correa, dont le gouvernement s´apprête lui aussi á démocratiser le spectre hertzien et les ressources du cinéma, avait prévenu : “nous ne vivons pas une époque de changements mais un changement d´époque”.


Danny Glover et Toussaint Louverture

mardi 3 juillet 2007

Le parti de la presse et de l´argent accélère sa campagne contre Chávez

Interview parue dans l´Humanité, 19 juin 2007.

Bernard Duraud. Est-il juste de considérer que les actuelles mobilisations d’étudiants s’inscrivent dans le prolongement des manifestations de soutien à la chaîne RCTV ?

Thierry Deronne. Au Venezuela les secteurs populaires font les trois quarts de la population. Les images montrent le sursaut d’une élite blanche hostile à la démocratisation de l’université, à la création de nouvelles facultés, à l’intégration des étudiants pauvres. L’accès, grâce à Chavez, de la majorité métissée aux études supérieures lui répugne, la rend agressive. Pour elle, le non-renouvellement d’une concession hertzienne a la chaîne privée RCTV est un prétexte. Rien de tel que la bannière de la « liberté d’expression » pour tenter de renverser ce président trop populaire et métissé. Surmédiatisés, comme les étudiants anti-Allende de l’université Catholique de Santiago en 1973, ces manifestants n’ont réuni que 1 500 étudiants sur les 53 000 de l’Universite centrale. Les médias internationaux ont par contre occulté la manifestation pacifique de 450 000 habitants et d’étudiants des quartiers populaires, en appui à la démocratisation du spectre hertzien...

Revenons au non-renouvellement de la concession RCTV... Une campagne médiatique a souligné qu’il s’agissait là d’une atteinte à la liberté d’expression. Selon vous, au contraire, il s’agit d’une démocratisation du spectre radioélectrique...

Thierry Deronne. 80 % des ondes radio et TV restent privées. Il suffit de passer devant un kiosque à journaux, de zapper à travers les écrans ou la radio pour observer la totale liberté de la presse, d’ailleurs en majorité d’opposition. Ce non-renouvellement d’une concession n’est donc qu’une simple brèche dans le monopole privé des fréquences radio et TV. RCTV n’a pas été « fermée » et continuera à émettre à travers le câble. Elle peut aussi diffuser par satellite et Internet. RCTV, ce n’était pas seulement du porno, de la violence, des sous-telenovelas et des films de guerre US. C’était une chaîne raciste, haineuse. En 53 ans, dans un pays très métissé, on n’y a vu aucun présentateur ou présentatrice noir. Cette haine de classe l’a fait participer au putsch sanglant d’extrême droite en avril 2002 contre Chavez, président démocratiquement élu. Cinq ans plus tard, en mai 2007, le gouvernement profite de l’expiration légale de la concession pour démocratiser cette fréquence et la rendre au service public. Il crée à sa place TVEs, une télévision dirigée par une journaliste passionnée de culture afro-caribéenne. Alors que RCTV exploitait les artistes et ses propres travailleurs, TVEs sera une chaîne antiraciste, à vocation éducative et culturelle, riche de productions indépendantes, respectueuse des créateurs.

Cette décision a également provoqué des tensions diplomatiques, avec le Brésil notamment...

Thierry Deronne. Le président Lula a qualifié cette décision de « légitime » et de « démocratique ». Le président de l’Équateur, Rafael Correa, a également salué cette mesure, précisant qu’à la place de Chavez il l’aurait prise plus tôt, vu le rôle de RCTV dans le coup d’État. Correa vient d’ailleurs d’annoncer un début de démocratisation des ondes en Équateur (où 100 % des télés sont aux mains du privé) par la création d’une chaîne de service public, participative, montée avec l’aide de Telesur. Cela lui vaudra-t-il d’être traité, à son tour, de « dictateur » par les grands médias ? En tout cas, l’Amérique latine montre l’exemple. Comment parler sérieusement de démocratie, en France ou ailleurs, tant qu’un patrimoine public comme le spectre hertzien reste aux mains des monopoles privés ?



Au Mexique ou encore aux États-Unis, des chaînes de télévision se sont vues signifier la fin de leur concession sans soulever le même genre de polémique. À vos yeux, pourquoi la décision du président Chavez a suscité un tel déferlement médiatique ?

Thierry Deronne. L’objectif est politique. Tous les deux mois, on a droit à une nouvelle déferlante : « Chavez terroriste », « Chavez antisémite », « le parti unique de Chavez », « les pouvoirs spéciaux de Chavez » Évidemment, les gens finissent par croire à ce concert. Ils se disent « les journalistes ne peuvent pas tous mentir ». C’est oublier la concurrence qui pousse un média à reprendre la même version que le voisin. Un journaliste qui parlerait de la réalité du Venezuela en Europe serait pris pour un fou, ou pour un partisan de Chavez. Le même mensonge de l’« atteinte à la liberté d’expression » avait été utilisé contre Allende, dans le même but. Mais pourquoi s’encombrer d’Histoire alors qu’il suffit de recopier partout la même dépêche ? Toute cette campagne médiatique est l’« hommage » attendu de l’élite transnationale à un pays qui se moque d’elle.



Au fond, ce qui est en question c’est la transformation de la société vénézuélienne...

Thierry Deronne. Au-delà de réformes qui font du bien en profondeur comme la nationalisation du pétrole, de l’électricité, du téléphone, la santé et l’éducation publiques, les droits de la femme, la politique en faveur des indigènes, la réforme agraire, au-delà de la croissance économique, la Banque du Sud, l’intégration latino-américaine et la réduction de la pauvreté, ce qui frappe dans le Venezuela de 2007 c’est l’approfondissement de la démocratie. En décembre 2006, 62 % des Vénézuéliens ont réélu Hugo Chavez lors d’un scrutin salué comme « transparent et démocratique » par le Centre Carter et l’Union européenne. En 2007, en huit ans de révolution, on n’a jamais vu autant de réformes démocratiques à la fois. Milliers de conseils communaux, démocratie participative à grande échelle, décisions citoyennes sur des domaines vitaux ; centaines de médias associatifs, autonomes, qui se multiplient (71 viennent d’être légalisés) ; création d’un grand parti de gauche unifié, avec élections secrètes à la base ; référendums révocatoires en marche ; conseils ouvriers dans les entreprises, annonce de la réduction de la journée de travail ; démocratisation de l’enseignement. Est-ce pour cela que le parti de la presse et de l’argent accélère sa campagne ?

Entretien réalisé par Cathy Ceïbe

Caracas, 2 juin 2007. Marche des secteurs populaires et étudiants en faveur de la démocratisation du spectre hertzien, occultée avec soin par le "Parti de la Presse et de l´argent"

jeudi 7 juin 2007

Les rues du Sud

Au Vénézuéla le gouvernement démocratise une fréquence de télévision, á l´occasion de la fin de la concession accordée il y a 20 ans á un grand groupe privé. A la place de cette chaîne commerciale faite de sexe, violence, films US, sous-telenovela, et impliquée dans le putsch meurtrier de l´extrême-droite en 2002, il crée un service public, pluraliste et plus participatif. Cela dit, 80 % des ondes radio et TV restent privées. Il suffit de passer devant une librairie, d´écouter la radio ou de zapper á travers les écrans vénézuéliens pour observer la totale liberté de la presse, d´ailleurs en majorité d´opposition.
Aussitôt l´élite transnationale, égratignée dans son monopole médiatique, attaque : "Le dictateur Chavez ferme la dernière télévision indépendante !".
Le même mensonge de l´"atteinte á la liberté d´expression" avait été utilisé contre Allende, dans le même but. Pourquoi s´encombrer d´Histoire alors qu´il suffit de recopier partout la même dépêche ? Un journaliste qui parlerait de la réalité du Venezuela en Europe serait pris pour un fou, ou pour un partisan de Chavez.
Samedi, une marche populaire de 450.000 personnes a répondu aux quelques milliers de manifestants de la bourgeoisie sortis de leurs amphis de communications sociales (et sur-médiatisés comme ceux de l´Université Catholique á Santiago en 1973). Hugo Chavez prend la parole, évoque Gramsci. "Excusez le ton académique, mais après tout le peuple vénézuélien a fait de grands bonds intellectuels." Il parle du bloc historique, de superstructure, de médias dominants. C´est alors que la foule est la plus attentive. Ce moment et cette multitude, resteront, eux, á jamais absents des médias francais.



Une grande partie de la gauche de France tourne encore le dos á cette nécessaire démocratisation du spectre radio-électrique, sans laquelle il ne saurait être question de démocratie véritable. Occupée á chercher les erreurs des autres pour ne pas voir les siennes. Incapable de pressentir que sa déroute politique, philosophique vient (par exemple) de vouloir continuer á donner des lecons aux autres, de s´auto-proclamer “vigilante” comme elle dit, envers une Amérique Latine qu´elle ne comprend pas. Prise dans la circulation circulaire de trois grands groupes privés propriétaires des grands médias francais, elle a fini par croire á ce qu´elle voit á la télé et que ressassent ensuite les petits soldats du journalisme : le hit-parade de Reporters Sans Frontières financée par le National Endowment dor Democracy. Comment, dès lors, aurait-elle la moindre idée de ce qui dans les rues du Sud, au creux de vies qui ont tout connu de l´humiliation, la dépasse en pensée, en futur, en volonté de démocratie ?

On devrait la jouer á Caracas, La Mission” de Heiner Müller ! Des émissaires de la révolution francaise débarquent en Haïti pour y propager le soulèvement. Derrière eux, á Paris, la révolution s´effondre, Napoléon rétablit l´esclavage.” C´est Marcio Meirelles qui nous parle ainsi, ce matin á Vive, dans sa barbe blanche de dramaturge, cravate de nouveau ministre de la culture de l´État de Bahia, Brésil. “Bahia, c´est la porte sur l´Afrique, nous avons des accords avec les télévisions d´Afrique, nous pouvons construire avec Vive et avec notre télévision publique, ce pont.” “Prolongeons-le jusqu´á Haiti !”. Marcio enthousiaste va réunir un groupe des meilleurs acteurs de fiction populaire, de telenovela, pour donner les premiers ateliers de dramaturgie au Venezuela, pour renforcer notre pari de la fiction populaire en 2007. Nous échangerons nos productions, tout ce que nous en voyons jamais du Brésil, ni le Brésil de nous. Le Brésil est tourné vers l´Atlantique plus que vers l´Amérique Latine, rit-il encore. "Nous avons offert des billets á moitié prix aux noirs de Bahia, dans nos théâtres, dans la Bahía réactionnaire, raciste, toute une révolution, on nous a attaqués en justice pour discrimination !".



Au même moment Vive bouge, les travailleurs se réunissent , discutent de la nouvelle structure de production et de travail, malgré les secteurs accrochés á l´ancien mode de produire avec pour principal argument le fait qu´il existe déjà. Sous peu les cercles de réalisations se réuniront autour de chaque programme pour leur donner leur forme particulière, différente de l´autre. “Un contenu révolutionnaire veut une forme révolutionnaire, nous ne voulons plus de telenovelas classiques, nous pouvons faire autre chose á Bahía maintenant que nous avons le pouvoir” acquiesce Marcio. Il nous invite á la rencontre des télévisions á Bahia "pour discuter de la différence entre télévision d´État et télévision publique”. Il sourit lorsque j´évoque la campagne transnationale des grands médias contre Chavez, "pourquoi perdre du temps avec eux" s´amuse-t-il.
Ainsi, les républiques nègres du Sud construisent la démocratie. Avec les phares courts de la route et les grands feux sur le lointain, comme disait Omar Torrijos.
Le gouvernement de Hugo Chavez vient de prendre en charge les besoins en énergie du Nicaragua et de Haïti.
Marcio Meirelles

mercredi 11 avril 2007

Les pieds du Che

Un étage d´immeubles oublié par le temps au centre de Caracas abrite depuis quelques jours l´école de cinéma et de télévision de Vive, qui forme une équipe élargie. Ce matin, Paku et Gabriel y font rapport sur les avancées de Alba TV ( www.albatv.org ), une nouvelle télévision (le Venezuela est un volcan de nouveaux paradigmes télévisuels) á laquelle les jeunes de Vive participent en tant que formateurs. Leur premier atelier, ils le donneront, en Équateur, á un collectif issu de 17 organisations sociales. Coincidence, le président Correa vient d´oser évoquer á Quito la “nécessaire démocratisation des médias, victimes du monopole privé”, un crime qui lui vaudra sans doute bientôt le qualificatif de “populiste” dans les médias du monde entier

Alba TV naît de trois besoins á l´échelle des peuples du continent Création de fictions populaires ; dialogues en direct entre mouvements sociaux ; échanges de savoir sur l´agroécologie, la médecine intégrale, etc... Une identité en trois temps pour une télévision du futur. Les jeunes formateurs de vive poursuivront la route : Nicaragua, Brésil, Bolivie. Pendant ce temps au siège central de Vive, les réunions se succèdent, les caisses traversent les couloirs á bout de bras. Naissent des équipes intégrales de production, qui partent de chaque programme pour constituer autour de lui non une chaîne mais un “cercle de production” qui cherchera, au fil des ateliers de l´école et á partir de ses propres besoins, la forme propre, á travers la participation intellectuelle de tou(te)s..

Le soir brève réunion avec Luis Suarez, l´historien qui écrit avec Vive une série de quarante numéros sur l´histoire de l´Amérique Latine. Yuruani Rodriguez, notre coordinatrice des projets de production indépendante, a trouvé le partenaire idéal dans sa liste de créateurs vénézuéliens, leurs yeux brillent quand Luis propose de partir des images “pieuses” et “commerciales” du Che, dans la rue d´aujourd´hui, pour le retrouver, marcheur, mouvement, en partant de la photo de Richard Gott, une image trop rare du Che : ses pieds, sur “l´autel de la Higuera”. Toute l´idée de Luis est dans ces routes, dans ces mouvements. Refaire les trajectoires des Libertadores pour comprendre l´acte politique. Défaire le carcan localistes des San Martin, O´Higgins, Bolivar, Miranda, pour retrouver la nation latinoaméricaine. Une unité á refaire au corps défendant de héros parfois oubliés, corps sans sépulture tournant autour de nous et qui pensaient l´Amérique "méridionale" bien au-delá de ses frontières, un espace que nous avons peine á imaginer aujourd´hui. Sauf, sans doute, en continuant á marcher : ce soir, au même moment, en présence du président Chávez, plus de mille médecins vénézuéliens, des femmes pour la plupart, montrent au pays leur diplôme de médecine intégrale communautaire. Luis nous raconte que c´est d´abord en tant que médecin qu´Ernesto Guevara a pris conscience de la nécessité d´une révolution : en se rendant compte que sans changer de société, la médecine resterait á jamais insuffisante.



Les pieds du Che photographiés par Richard Gott.



Ernesto Guevara apprend á marcher.

samedi 24 mars 2007

Deux nouveaux chantiers

2007 ouvre deux nouvelles étapes de construction d´une télévision révolutionnaire. D´abord le développement de la production intégrale, c´est-á-dire la rupture avec la division du travail observable dans n´importe quelle entreprise de télévision entre ”techniciens” et “producteurs”, entre “manuels” et “intellectuels”, division qui est au fondement du travail capitaliste. Karl Marx évoquait cette nécessité de dépasser une société “oú travaillent des peintres” par une société oú des “hommes peuvent entre autres choses, s´occuper de peindre”. Comment parler au Venezuela en 2007, de “socialisme”, si nous perpétuons la même hiérarchie, la même division, le même mode de production que celui de la télévision privée ? Olivier Cyran, un des rédacteurs de CQFD, journal réalisé par un collectif de chômeurs en France : “Le discours des médias n’est pas franchement au cœur de nos soucis. C’est plutôt leur fonctionnement qui nous intéresse, la façon dont ils reproduisent en interne les schémas de domination propres au monde de l’entreprise, y compris - et parfois surtout - dans cette presse dite « de gauche » qui dénonce les injustices tout en en fabriquant d’autres. Les médias ne mentent pas forcément : dans leur vie de bureau et sur les fiches de paie, ils disent même très souvent la vérité.” A Vive pour que tou(te)s les travailleur(se)s participent pratiquement et intellectuelement á la production, des ateliers leur offrent les outils de l´Histoire, de la sociologie, de la philosophie, de la dramaturgie et les langages du tournage, du montage, du mixage. Les “cercles de réalisation” poursuivent ce travail de réunion des acteurs et actrices de la production, á travers la vision et l´évaluation collectives des programmes.

Autre chantier : la fiction. Il y a longtemps que le genre a été accaparé par les médias privés, de la pire des manières. Le besoin de baisser les coûts de production a appauvri la telenovela au point de remplacer une émotion par un effet musical et de répéter á l´infini un scénario unique, tout en exploitant les travailleurs. L´engouement persistant du public pour ces sous-feuilletons vient de ce qu´il ne dispose pas d´alternative. Comment, du côté de nos chaînes infiniment sérieuses, produire une fiction révolutionnaire, qui retrouve les voies de l´imagination, de l´humour, de l´identification et du plaisir du spectateur ? Un collectif de travailleurs d´une entreprise récupérée (Etat de Miranda), qui a suivi un de nos ateliers en 2006, revient vers nous avec trois épisodes autoproduits par leur coopérative audiovisuelle. Le héros de leur telenovela ? un jeune gars qui cherche du boulot, de rue en rue, de maison en maison, d´entreprise en entreprise. Malgré les problèmes de son et d´image de cette tentative, on est aussitôt emporté par ce personnage, par le mouvement du récit, on veut connaître la suite. On sent aussi la passion de créer ensemble, la force de la participation populaire, la connaissance approfondie du thème. On a décidé de leur prêter main forte. A travers l´analyse de “L´arbre aux sabots” de Ermanno Olmi, de “Un merveilleux dimanche” de Akira Kurosawa, du “Voleur de bicyclettes” de De Sicca ou de “Limelight” de Charles Chaplin, avec l´aide des nouvaux jeunes formateurs de l´école de Vive qui reparlent du langage de la caméra, on arrive á un nouvel essai vidéo oú le récit s´étoffe, se déploie dans la construction des personnages, dans la préparation dramatique, dans la mise en scène enfin. Reparti dans la communauté, le collectif prépare actuellement le pilote de la série.

Un merveilleux dimanche, de Akira Kurosawa (1947)

jeudi 22 mars 2007

Le visage reconnaissable (in memoriam Leonel Rugama)

Pourquoi tant de souvenirs, de scintillements de lamelles de verre soulevées par le vent qui venait chaque jour, fidèle entre les fidèles, frapper nos corps endormis, dévalant les montagnes du nord du Nicaragua ? Pourquoi ce souvenir qui aurait dû disparaître, emporté par l´analyse des romantismes échevelés ? La mémoire des espaces et des corps se reforme soudain á Caracas, les murs se repeuplent de papiers, de dessins qui parlent de réforme agraire. C´est la même atmosphère, l´appartement de Matagalpa, Nicaragua, les années 80, l´autre révolution. Chez la compagne vénézuelienne, dans un panier pourri posé sur le réfrigérateur, il y avait des cassettes d´Ali Primera. Celui qui chantait “la Patria es el Hombre” avait compris que son pays inconnu parlerait á l´Humanité vingt ans plus tard. Sur fond d´affiches touristiques orange et vert émeraude de la chute d´eau la plus haute du monde, Mariana nous parlait de maquis, de camarades surpris dans leur retraite, torturés, assassinés, enterrés par les titres de journaux. (Ironie de l´histoire, c´est aujourd´hui le gouvernement de Chavez qui exhume la mémoire sanglante de ces démocraties, indemnise les victimes que d´autres gouvernements n´ont jamais reconnues). Aux images multicolores collées aux murs, les histoires de Mariana donnaient un son : les cris recouverts par les photos des toucans, les plages, les miss, le pétrole et la liberté de la presse.
L´appartement de Mariana c´était aussi l´internationalisme incarné, suédois et patagons parlant de médecine populaire, de droits de la femme, de Lénine et du nationalisme catalan, de Willy Brandt. Discussions á jamais inachevées autour des assiettes de plastique, du riz et des haricots, des vases d´argile et des fougères, des livres poussiéreux qu´on n´avait jamais le temps de lire alors qu´ils gardaient sûrement les “réponses”. Débarquaient chaque jour des personnages différents, féministes allemandes, nicaraguayens étonnés, chiliennes d´Europe, thésards intéressés, photographes obnubilés, médecins du peuple en rupture d´Ordre, jésuites espagnols en pull-over, toujours rassurants, même lors des coupures de courant. Le matin sur le balcon de ciment, on se reconnaissait, on se donnait un visage. La nationaliste catalane tirait sur sa cigarette avant de remonter vers un de ces villages une de ces coopératives au loin, là-bas, lo ves ? Sac à dos, matelas, bougies, les avions de la contra repassaient dans la nuit, et les paysans méprisés par les cadres de la réforme agraire passaient á l´ennemi. Dans une des chambres un lit de bois blanc émail où avait dormi Leonel Rugama (1949-1970), le poète nain de "la terre est un satellite de la lune", qui avait lancé aux gardes somozistes qui cernaient son refuge : “¡ que se rinda tu madre !”, “Que se rende ta mère !”. Neuf ans avant la révolution. Il y eut grâce á elle des policiers qui enseignaient á lire á ceux que Leonel Rugama avait appelés avant de mourir :



.

''Ahora quiero hablar con ustedes o mejor dicho ahora estoy hablando con ustedes.

Con vos con vos tunco carretonero con vos estoy hablando.

Con vos carbonero carbonero encontilado vos vos que llevás ese cipote enganchado sobre el carretón y lo llevás sosteniendo la lata y todo encontilado....''

Ce dimanche Hugo Chavez est reparti vers ce Nicaragua, vers la place Subtiava de León, au moment où plus rien n´annonce, á priori, la révolution. C´est pourtant á “eux” qu´il a parlés. Comme dans les rues de Haiti, dansant plus que courant. Au milieu d´”eux”. Aujourd´hui, loin de l´AFP et loin des ONGs, un État inattendu se joint á Cuba pour appuyer le Nicaragua et Haïti. Saut qualitatif, significatif. Une équipe de Vive part en mai pour Managua, jeter les bases d´une nouvelle télévision. Dans la nuit qui sépare deux époques, qu´on enjambe d´un coup d´avion á deux heures du matin, repose toute cette humanité qu´on voudrait vivante. On nous explique en Occident qu´il ne faut pas rêver. Mais "eux", les ronfleurs naifs, les vaincus d´avance, ceux qui se lèvent ce matin ont un visage reconnaissable.



Leonel Rugama

lundi 12 mars 2007

“Les concepts viennent de la lutte et doivent y retourner” (Pierre Bourdieu)

Si nous parlons de transformer la télévision il s´agit d´abord de l´analyser. Non pas depuis n´importe quelle science ni depuis n´importe quel point dans l´espace. A ceux qui prétendent encore que “le langage de la télévision est universel”, en pensant probablement á la lumière du feuilleton, aux journalistes qui ne savent plus ce qu´est l´information, Simon Rodriguez répondait : “Le neuf ne peut copier l´ancien. Il doit être autre chose, et se pratiquer différemment”. Il y a quelques semaines, Franck Poupeau a franchi les Andes, de la Bolivie jusqu´a nous, pour participer á cette refondation.

Sociologue, membre de l´équipe de Pierre Bourdieu, du Centre de Sociologie Européenne et de la maison d´éditions “Raisons d´agir”, il a travaillé la question de la reproduction sociale á travers l´éducation, analysé les discours sur ce thème. Il étudie les mouvements sociaux boliviens. En réunissant les textes de Pierre Bourdieu (sous le titre “interventions”), lui et Thierry Discepolo mettent Gramsci en exergue : « Nous autres, nous nous éloignons de la masse : entre nous et la masse se forme un écran de quiproquos, de malentendus, de jeu verbal compliqué. Nous finirons par apparaître comme des gens qui veulent conserver leur place.»

Franck a donné son atelier entre deux espaces : Vive et Catia Tve, une télévision associative “historique”, adossée á des centaines de quartiers populaires, sur tout l´ouest de Caracas. S´y sont joints des envoyés de Canal Z, de Guatopo TV, de Montaña TV, télévisions associatives plus récentes. Il leur a distribué des copies de “sobre la televisión” de Pierre Bourdieu, et de “Hacer la opinión” de Philippe Champagne, dont il détache le chapitre sur la représentation médiatique d´une manifestation paysanne á Paris. Il évoque les caractéristiques du champ médiatique, décrit le monde hétérogène des journalistes travaillé de l´intérieur par une concurrence qui mène á la dramatisation des infos, et á la circulation circulaire de l´information. Le champ médiatique est une petite république où existent dominants et dominés, et des relations de pouvoir, même si tous les pouvoirs ne sont pas les mêmes. Il donne des exemples des visions sociales transmises par les questions, par la mise en scène des plateaux politiques. Évoque la nécessité de protéger le journaliste des pressions du marché, de lui donner les moyens de faire son travail. Question ouverte aux participants : comment, á partir de ces concepts, penser et repenser notre télévision communautaire ou socialiste ?



Ainsi s´achève le premiers cours d´une demi-heure, programme hebdomadaire monté par Myriam Chekhemani et retransmis par Vive á l´ensemble du pays, qui fera cinq ou six volets jusqu´en avril. Ce travail du concept parvient ainsi á des milliers de téléspectateurs. Aujourd´hui la transmission du cours est suivie d´un reportage sur la radio communautaire Un Nuevo Día, passage de la théorie á la pratique.
Peut-être que ce premier noyau deviendra un groupe de formateurs en journalisme, tandis que celui formé par Claude Bailblé formera des cinéastes. Bases d´une nouvelle école dont les deux piliers seraient l´information et le langage.


lundi 5 mars 2007

Occuper, résister, produire

Dimanche, onze heures du soir. Dans la chaîne presque déserte débarquent trois travailleurs de l´unité de politica informativa. Harassés comme s´ils ramenaient toute la fatigue des travailleurs qu´ils viennent d´accompagner á Valencia. Une entreprise de courroies que les travailleurs occupent pour réclamer la cogestion. Un des membres de l´équipe de vive, Henry Linares, était de l´atelier de Claude Bailblé. Il a profité de ce reportage pour transmettre á ses deux compagnons, sur le tas, les outils nouveaux. "Aucune interview" annonce-t-il avec entrain. Nous avons dit aux travailleurs : discutez de la situation entre vous, comme vous le feriez sans nous et nous leur avons demandé d´attendre quelques secondes entre chaque échange, pour pouvoir les filmer de face comme s´ils nous parlaient, c´est-á-dire comme s´ils parlaient aussi au spectateur. Et nous avons filmé aussi celui qui rentre chez lui et dit á sa femme qu´il va prendre l´entreprise, comme une fiction mais réelle. Et puis le son, ils font le signe du cercle autour de la bouche, nous l´avons pris comme si nous le filmions, de face, nous croyons que le meilleur matériau sera le son''. En donnant á ces jeunes un enseignement construit depuis tant d´années, Claude a insisté sur l´urgence pour le travailleur socialiste de l´image et du son, d´apprendre et de se réapproprier TOUT le dispositif cinématographique en tant que communication dans les deux sens, pour que le spectateur, avec ses espoirs, ses désirs, ses regrets, y trouve toute sa place. Ne pas laisser les mécanismes d´identification á la télévision commerciale, comprendre que les émotions et les symboles peuvent s´associer á une morale de gauche. L´engagement á transmettre la parole de ces travailleurs qui n´on jusqu´ici reçu que la solidarité d´autre syndicalistes, mais pas des autorités régionales du Travail, est là : sortir efficacement la voix de ces travailleurs du zoning industriel désert pour la faire entendre dans tout le pays.

Hier un autre travailleur de Vive, Pedro Quesada, est venu me demander, passionné, si on pouvait passer intégralement, sans le couper, au journal du soir, son reportage dans lequel les paysans prennent l´Institut National des Terres, pour protester contre la répression dans l´État d´Anzoategui, á l´autre bout du pays, par les grands propriétaires et leurs relais locaux. Bien sûr, passez-le, passez tout, d´ailleurs Chávez n´a-t-il pas demandé d´intensifier les critiques et de dénoncer ces situations ? Mais á Vive on n´a pas besoin de rappeler ce type d´arguments. La présidente de la chaìne, Blanca Eekhout, fondatrice de l´associative Catia TVe, fut dès le début de l´aventure de la démocratisation des ondes au Vénézuéla, l´avocate de la séparation média/message. Et au-delà la Constitution bolivarienne approuvée par référendum, fonde le nouvel État sur la participation et le protagonisme de la population. Notre service public ne fait que l´appliquer en ouvrant quotidiennement son antenne au flux libre et constant des critiques.



D´autres jeunes arrivent d´Apure, terre sans État où les mafias des grands propriétaires, des paramilitaires et de la guérilla se partagent le pouvoir. Ils ont vu des restes humains, que personne ne veut reconnaître, ils les ont filmés. Pendant que les équipes vont et viennent du Vénézuéla réel aux salles de montage, les espaces de Vive grouillent d´assemblées. Des membres de conseils communaux du secteur, femmes pour la plupart, des militants de télévisions associatives, de travailleurs d´une entreprise récupérée discutent de ce qu´ils voudraient faire de la prochaine télévision publique. Hier des délégués de huit pays d´Amérique Latine préparaient le lancement d´une nouvelle chaîne par satellite, qui articulera directement, á travers leurs propres productions, les mouvements sociaux. Parlant du spectre radio-électrique, dernier latifundio á démocratiser, quelqu´un cite le slogan des sans terre du Brésil : "occuper, résister, produire".



Nous avons reçu la visite des travailleurs de la coopérative "Sertec" de l´État Miranda, qui ont commencé, après un bref atelier á Vive, le tournage d´une telenovela : un jeune de chez eux cherche du boulot, traverse les obstacles. Un bout d´essai qui vous entraîne dès les premières secondes. Les habitants ont accepté d´y rejouer leur vie avec la vérité, la fraîcheur et l´humour qui ont disparu depuis longtemps de la telenovela industrielle. Ainsi après avoir récupéré leur entreprise de réfrigérateurs, les travailleurs ont-ils récupéré un genre. Nous reprendrons avec eux l´atelier de Claude Bailblé, pour qu´ils puissent mettre la dernière main á la fiction qui manquait á la télévision publique.

dimanche 25 février 2007

Gagner du temps

C´était en 1991 á l´INSAS, l´école de cinéma publique de Bruxelles. Face á une centaine de jeunes, assis á côté d´un journaliste de la RTBF un peu coi, Claude Bailblé démontait les rouages médiatiques qui faisaient approuver par 80 % de belges, de français, la première guerre du Golfe. C´était le début de la “critique des médias”. C´est le début aussi d´une amitié, de celles qui n´ont besoin que de quelques mots pour traverser le temps. Claude avait poursuivi sa course, d´une école de cinéma á l´autre, Paris VIII, FEMIS, San Antonio de los Baños (Cuba), Marrakech pendant que je m´enracinais au Venezuela pour y créer une télévision communautaire. Il a fallu seize ans pour nous retrouver á Caracas. Claude vient de travailler deux semaines á former intensément, jusqu´á la dernière seconde, sept jeunes de Vive. Objectif : former une petite équipe de formateurs qui va rapidement se répandre dans tous les coins du Venezuela mais aussi d´Amérique Latine. Claude sait que pour gagner du temps, pour éviter les pièges de l´Histoire, le travailleur socialiste de l´image et du son doit acquérir de toute urgence la double compétence : celle du socialisme et celle du langage. Il lui appartient donc de remettre sur le métier ce travail de tous les instants oú la direction du spectateur n´est possible que par la connaissance vraie des mécanismes de la vision, des émotions, de la perception, de la dramaturgie, des axes, des distances, des grosseurs de plan et des mouvements de la caméra, et de la recomposition á travers le montage des instants significatifs et des instants expressifs du réel. S´il est direction d´acteurs fictionnels ou réels, s´il est direction de soi comme réalisateur, le cinéma est aussi et surtout direction du spectateur. "Si le cinéma est un art, il doit plutôt rechercher le spectateur réel là où il se trouve, au plus près de ses souffrances et de ses aspirations, entre émotions neuves et compréhensions nouvelles.". Pas de socialisme á long terme sans l´équiilibre enfin trouvé entre le moi idéal et l´idéal du moi...
Franck Poupeau, sociologue et philosophe, est venu de La Paz pour dicter un atelier parallèle auquel ont participé également des membres de télévisions communautaires de tout le pays. Franck est un des membres de l´équipe qui a travaillé avec Pierre Bourdieu au sein du Centre de sociologie Européenne, il a notamment étudié la reproduction scolaire et les discours sur l´éducation. Il a publié des articles sur la privatisation de l´eau et le comportement des multinationales en Bolivie. Il aborde notre tentative de télévision révolutionnaire sous l´angle de la sociologie, mais dans le même but : comment, sans retomber dans les mythes sociaux et les fictions symétriques á celles de l´adversaire, comment, face aux millions d´intellectuels qui chaque jour fabriquent les arguments de la domination, reconquérir les concepts et le champ de la production de l´information. Nous raconterons bientôt cette expérience, rendue possible grâce au volontariat et á l´humilité de deux professeurs qui ont pris le temps d´écouter les vénézuéliens.

jeudi 15 février 2007

Nouveau film sur la révolution bolivarienne

VIVE TV, quand la révolution se fait télévision 52 min, VO ESP sous-titres FR, janvier 2007   Réalisation & production : Vive / Escuela Popular y Latinoamericana de Cine.

  Synopsis : l´aventure collective d´une télévision de gauche dans un pays en révolution : le Venezuela. Le film zappe à travers les programmes de cette jeune télévision publique et montre la participation des coopératives paysannes, communautés indigènes, comités de terre, conseils communaux... , appuyés par un collectif de cadreurs, de preneurs de son et de fonctionnaires d´État, dans la réalisation d´un rêve que la gauche ne croyait plus possible : créer un média de masse révolutionnaire.

Si vous faites partie d´une organisation qui lutte pour l´appropriation citoyenne des médias ou que vous souhaitez informer sur le Vénézuéla, vous pouvez nous commander ce film en nous écrivant á notibarrio@yahoo.fr

mercredi 17 janvier 2007

Les pieds de Greta Garbo

(Nouvelle tempête de mensonges du Monde contre la révolution vénézuélienne)

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dimanche 24 décembre 2006

Champ et contrechamp d’une révolution sans précédent, “le Venezuela de Chávez” de Maurice Lemoine, paraît aux éditions Alternatives (1)

Ils sont tous lá ! Les voici, faufilés jusqu’á nous entre les mailles serrées de la guerre médiatique. Qui ? Ces corps de citoyen(ne)s, ces poitrines en sueur, cet humour infatigable d’un peuple méprisé, occulté par les grands médias. Aux antipodes d´un Monde ou d´un Libération perdus dans les règlements de comptes franco-français (Chávez = Castro, etc..), Maurice Lemoine travaille, enquête, rencontre, écoute loin des sentiers battus, accumule des images dans ses cartons. Résultat : un cahier de près de soixante-dix photos, accompagné de 74 pages d´explications.

La première photo déborde la couverture. C’est la commune de Caracas. Un peuple brandit une racine de manioc, un thermo á café, ses mains nues, pousse les gardes nationaux á défendre le président contre un coup d’Etat versaillais. Puis il y a tous ces corps surpris avant d’avoir pris la pose. Ce mélange de rire et de douleur sur le visage de la jeune indigène tendant son bras au vaccin. Les dents du garcon adossé aux planches brutes pour égrener un maïs qui lui appartient pour la première fois. Ce doigt sur la tempe de cette femme aux cheveux blancs au hasard d´un quartier populaire ("révoquer Chavez ? pas fou non ?”).

La technique photographique exprime une solide méthode journalistique. Ce n’est pas l’individualité exotique arrachée au téléobjectif pour atterrir dans un hall de la FNAC. Encore moins l´illustration d´une commande idéologique imposée au "correspondant". C´est l’image née du temps. Elle ne nous montre pas l’individu mais la relation entre les êtres. C´est la distance exacte, respectueuse du citoyen photographiant d’autres citoyen(ne)s entouré(e)s de leurs outils de travail, de leurs demeures pauvres aux tôles enchevêtrées, aux minces matelas de mousse, et de leurs rêves. Ici l’air est humide, les boeufs ont de l’eau jusqu’au poitrail, les femmes semblent parfois des sac d’os. Ces habitant(e)s profitent de l’objectif photographique pour nous interpeller - á travers une banderole hissée sur la terre occupée, un exemplaire de la Loi des Terres, ou la première récolte dans les mains ouvertes. Le regard, le visage, le corps sont tournés vers nous. Quand il écrit, par exemple, sur la réforme agraire Maurice Lemoine se fait l’écho des critiques populaires (2). Pas besoin de forcer le trait. Si les peuples font eux-mêmes la critique, pourquoi ne pas les écouter ? L´auteur photographie aussi les actions d’une opposition souvent violente et nous fait revivre l’Histoire á suspense, photographiant un Chavez “au visage marqué comme celui d’un boxeur” qui saute d’un hélicoptère pour rejoindre la multitude desarmée et reprendre avec elle les raffineries sabotées par la nomenklatura pétroliere. Le 11 avril 2002 Maurice Lemoine, couché sur un pont de Caracas, prend une série de clichés qui démontent le prétexte visuel du coup d’Etat contre le président vénézuélien. Les télés du monde entier affirment alors que les chavistes tirent sur l’opposition. Ses photos prouveront au contraire que la marche de l´opposition se trouvait loin de lá, et que ces sympathisants de Chavez tentent de se défendre des francs-tireurs recrutés par la CIA et postés par les putchistes sur les toits environnants !

Le cahier photographique s’accompagne d’une enquête très fouillée de 74 pages sur les mesures sociales, chiffrées, datées, du gouvernement de Hugo Chávez, et met en lumière les ressorts de l’économie, les rapports sociologiques, les trajectoires politiques. Ce texte nous explique le passé et le futur des images. De l’insurrection “nasserienne” menée en 1992 par un certain Hugo Chávez, fils d’instituteurs pauvres qui dès ses études de Sciences Politiques á l’Académie Militaire, avait écarté la ligne des “gorilles” façon Pinochet et prôné l’alliance progressiste civico-militaire... aux rencontres, quarante ans plus tard, du même Chávez, élu puis réélu Président de la République, avec ses homologues latinoaméricains, lorsque les peuples de l’Amérique Latine se réveillent en meme temps que le rêve d’unité de Simon Bolivar. Nourries de ce texte, les images révèlent un mouvement de fond, incarnent les ruptures et les décisions d’un peuple qui a trop pleuré et trop appris pour revenir en arrière.

Ce que nous dit d´abord ce nouveau livre de Maurice Lemoine (3), c’est qu’aucune machinerie impériale, médiatique, militaire, ne peut arracher á un peuple sa dignité retrouvée, ce bonheur, cette fierté de se sentir enfin maître chez soi, de sortir de l’humiliation. Face au journalisme d’imputation qui recycle á Paris le “totalitarisme chaviste”, ce qui frappe au Venezuela, c’est que les nombreuses critiques populaires sur la corruption, la bureaucratie d’un Etat encore hanté par un apartheid de quarante ans, s’accompagnent d’une confiance presque sereine dans le processus révolutionnaire. Non seulement Chavez a, en huit ans de gouvernement, largement confirmé ses convictions de démocrate (l´Organisation des Etats Américains, l’Union Européennne, l’Association des Juristes Latinoaméricains, la Fondation Carter sont unanimes á reconnaitre dans les présidentielles de décembre 2006 un processus “transparent, équitable, démocratique”) mais on accède ici au coeur de sa pensée politique : ce n’est qu’en développant la démocratie et la participation citoyenne á tous les échelons que la révolution avancera et s’approfondira. Maurice Lemoine explique comment la démocratie représentative se renforce constamment á travers celle, participative, des conseils communaux, ces gouvernements locaux des communautés populaires ou les médias associatifs, clandestins avant la révolution, aujourd’hui instruments d’une parole libre, autonome et souvent critique. L’avant-dernière photo montre l’image la plus exacte d’une jeune télévision communautaire d’Etat (Vive TV). Une réunion de quartier á l’avant-plan, occupe presque toute l’image, la déborde. Dans le fond, simple appendice de sa parole, une caméra, un micro. Il n’est jamais trop tard pour apprendre du peuple, et inventer pour cela, la télévision rêvée par Armand Mattelard dans ses années chiliennes.

Jean-Luc Godard proposait aux cinéastes militants de se laisser envahir par le Vietnam ou par la Palestine plutôt que de les envahir á coups de clichés. Libre a chacun, aujourd’hui, de voyager au Venezuela pour y retrouver Lénine, Marcos, Trotsky ou Bob Marley. Mais n’est-il pas temps de nouer un autre rapport á l’Amérique Latine que celui de la “plus-value pour mon courant” ? Comme le conclut Maurice Lemoine, le socialisme participatif, indigène, nationaliste, républicain, bolivarien et chrétien qui s’invente au Venezuela est difficilement analysable et n’a pas de précédent.


(1) "Le Venezuela de Chávez", Éditions Alternatives, Paris 2006. 142 pages, 20 euros. www.editionsalternatives.com

(2) Lire M. Lemoine, "Terres promises du Venezuela", le Monde Diplomatique, octobre 2003. http://www.monde-diplomatique.fr/2003/10/LEMOINE/10634

(3) Lire aussi "Chávez presidente !", du même auteur, éditions Flammarion, 800 pages, 2005. Maurice Lemoine est spécialiste de l'Amérique latine, et rédacteur en chef du Monde diplomatique, auquel il collabore depuis 1984. Il a couvert tous les conflits d'Amérique centrale, la Colombie et le Venezuela (où il était présent lors du coup d'Etat d'avril 2002). Il est l'auteur de plusieurs ouvrages comme Les cent portes de l'Amérique latine, éditions de l'Atelier, 1997, La Dette, roman de la paysannerie brésilienne (roman), L'Atalante, 2001, Amérique centrale : les naufragés d'Esquipulas, L'Atalante, 2002, Chavez, Présidente ! Flammarion, Paris, 2005