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jeudi 14 septembre 2006

De Babeuf á Vive

Même si nous n´arrivons encore qu´á couvrir 50 % du Venezuela, Damian Parisotto, membre de notre Ecole Populaire de Cinéma, me raconte que de périple en périple, á force d´ateliers en long et en large du pays, il remarque que des gens se réunissent pour voir Vive autour du seul poste de télé disponible dans ces communautés oú nous n´arrivons encore que par cable ou par satellite. Ce qui l´impressionne, ce sont ces gens qui se réunissent pour regarder d´autres collectifs, il n´en rêvait plus. Cela lui rappelle le "service public" du grand-père de Córdoba (Argentine) qui posait une heure par jour son téléviseur sur le bord de la fenêtre, pour tout le village. Lá oú nous n´émettons pas encore, des gens nous ont écrit des chansons d´amour et nous saluent comme s´ils nous connaissaient depuis longtemps et nous attendaient depuis toujours, quand reviendrez-vous pour installer un transmetteur ? Souvent nos équipes le racontent au retour des reportages.

Contre une télévision-île, nous finirons bien par la construire, notre télévision-territoire. Nous parlons du territoire démocratisé par un Etat participatif, du territoire comme administration de l´égalité. Ce sont nos retrouvailles avec le Cadastre Perpétuel inventé par Babeuf, qui l´avait sous-titré précisément : "'Démonstration des procédés convenables à la formation de cet important ouvrage, pour assurer les principes de l'assiette et de la répartition justes et permanentes et de la perception facile d'une contribution unique tant sur les possessions territoriales que sur les revenus personnels''.

Comment ne pas retrouver Babeuf parmi nous, aujourd´hui, au Venezuela ? Dans ce fébrile mouvement citoyen, libérateur, du ruban métrique par lequel les comités de terre urbaine ont commencé, sur base du décret présidentiel de février 2002, la mesure de leur quartier, rue par rue, maison par maison, pour devenir non seulement propriétaires légaux, mais aussi citoyens organisés en conseils communaux. sur la carte qui laissait en blanc les secteurs populaires, ceux-ci pointent aujourd´hui leurs besoins et leurs projets culturels, productifs, sociaux ? Car cette “méthode d´arpentage” inventée en 1787 par le Commissaire Babeuf, ce mouvement de mesure, patient, constant, a une conséquence politique directe : l´égalité.

Tous ces cercles dessinés dans l´air, sur la carte, sont, partout, semblables, partout présents. Le cercle existe partout oú existe un point, dixit Pascal. Et c´est avec la même patience que les ingénieurs de transmission de Vive tracent des cercles, phase par phase, région par région, mois par mois, pour que l´égalité se fasse télévision : égalité dans la production, égalité dans la réception. Pour que Vive puisse raconter le pays par un bout chaque jour différent. Abolissant la télévision-centre entourée d´une “périphérie”.

mardi 12 septembre 2006

Terres, ondes, alimentation.

Tous les jours sur Vive, dans un cortège qui gonfle, tout petit encore á l´échelle du temps, se succèdent les visages de travailleurs d´entreprises récupérées, de citoyens qui recupèrent des centres de production, aujourd´hui le Front paysan Ezequiel Zamora occupe Corpoandes du côté de Mérida, hier la centrale sucrière Motatán est rendue aux travailleurs par le président Chávez, puis Puerto Ceiba, et Cemento Andino oú part une de nos équipes, les ouvriers y ont monté une radio, á Caracas même les concierges finisssent par se réunir en un front bolivarien pour défendre leurs droits. Partout, cela discute d´économie, du problème d´approvisionnement, le sucre des Mercal est vendu a la sortie du metro de Petare, le poulet et le sucre durent trop peu, nous multiplions les inspections mais aidez-nous vous aussi, les conseils communaux, les organisations sociales. Le ministère, explique la ministre de l´Alimentation, perdrait son temps a renforcer son organisation si la population ne développait la sienne. N´oublions pas, il faut planifier les achats mais aussi la distribution et la consommation, changer nos habitudes, redévelopper la culture de la yucca, du ñame, de la batata.

De ces visages, en surgit un autre. Celui des télévisions publiques que construiront les peuples du Sud nés á Bandoeng (1955) : télévisions populaires, participatives qui fonderont des Etats-nations, articulations entre les besoins les plus vitaux, les services publics, les fonctions vitales des peuples et leurs États, pour parfaire leur forme, les corriger á temps, tout le temps. Télévisions qui monteront soir et matin des cercles de parole autour des centres de tri, des routes, des champs, des ports, des écoles, des marchés populaires, des entreprises.... pour se les approprier dans l´interêt général, discuter, résoudre ensemble les grandes questions, le temps des assemblées, la télévision-discussion permanente, une télévision qui tourne le dos aux mots vides. Le lien croissant, structurel de Vive avec l´organisation populaire, il faut y arriver vite, par exemple la construire comme plate-forme d´organisation de la mission Alimentation, en compagnie des conseils communaux. Aujourd´hui, 11 septembre, je me rappelle que les Chiliens en avaient rêvé, sans en avoir le temps : “Lier le média de masse aux changements accomplis dans la base économique, qui constituent l´infrastructure de la nouvelle société. Dans ce processus ces médias deviennent des outils pour faire avancer les consciences au-delá de la base sociale ; en d´autres termes activer la participation de la population aux changements structurels introduits par l´action du gouvernement populaire dns l´économie et dans d´autres domaines.” (Armand Mattelart, el medio de comunicación de masas en la lucha de clases, Santiago 1971)

Caracas, 11 septembre 2006. Les points de l´Histoire ont cessé de dériver, ils se sont rapprochés. Cela signifie, aujourd´hui, débattre de la sécurité et de la souveraineté alimentaire comme fondements d´un socialisme du vingt-et-unième siècle. Est-ce un hasard si Blanca Eekhout, la jeune présidente de Vive, et Erika Farias, la jeune ministre de l´alimentation, sont de la même génération et se retrouvent autour du même concept politique : l´alimentation ? Le spectre radio-électrique n´est qu´un latifundio de plus, sa récupération est une des bases vitales pour le développement des peuples, exactement comme la terre. Le pouvoir de s´informer n´est pas moins souverain que celui de s´alimenter. Il n´y a pas que les famines qui déstabilisent, déstructurent les peuples. Les monopoles privés de la communication raréfient l´information socialement utile pour anéantir la possibilité d´agir collectivement. Ondes, terres : bases de toute révolution a venir.

lundi 4 septembre 2006

Vive, télévision d´État

Le programme de ce soir, ce ministre de la Santé, ces infirmières, ces médecins, c´est un programme simple et transparent, profondément humain, sans effet d´annonce, un programme politique d´avant la “com”, on dirait que les caméras n´existent pas, c´est une explication d´Etat : un hôpital cardiologique infantil latinoamericano vient d´être construit á Caracas. Deux lignes téléphoniques. On appelle de partout, du Venezuela et même de Colombie. Ici un enfant souffre d´une malformation cardiaque depuis l´âge de douze mois, comment faire ? Sur les genoux du ministre les papiers s´amoncellent, la voix insiste au téléphone, comment, quand ? Un autre soir, le ministre de la Culture a rapporté une statue de bois maigre comme en fabriquent les andins, elle est lá, au milieu de la table, les participants l´observent, il commente le profil de son visage, pourquoi ne pas acheter les oeuvres de ces artisans ? Une forme de programme commence á naître, le triangle de caméras de studio n´y suffit plus. Fixer une réunion avec les réalisateurs cette semaine pour trouver la réponse dans ce que nous disent ces premiers essais. Vive, c´est l´Etat qui se veut transparent, l´Etat que la Constitution oblige á l´autocritique. “On nous a déjà fait le coup, on verra dans dix ans” prophétise une gauche occidentale pour qui tout a déjá été dit et fait, donc pourquoi refaire ce qui a déjá été fait, les autres ne peuvent que refaire, dans leur naiveté, ce qu´elle a déjá fait, elle, repasser par toutes ses déconvenues, ses erreurs, vous verrez bien, on vous aura prévenus, etc... Ce soir en regardant les images d´un ministre de la Santé informer sur le fonctionnement du nouvel hôpital comment ne pas se rappeller le poème méconnu d´Ernesto Cardenal, qui raconte un conseil des ministres sandinistes réuni pour enrayer la malaria dans les années 80 ? Cardenal le voit comme quelque chose d´humain et de sacré, comme la pierre romane oú chaque visage tient sa place exacte. Renoncer a la liberté solitaire de mon “moi” pour la retrouver, multipliée, dans l´Etat qui gère des hôpitaux ou des chantiers d´hôpitaux pour ceux qui, autrement, mourraient ; ou qui gère la distribution du sucre, raréfié par la spéculation, pour la majorité des habitants comme l´explique la très jeune vice-ministre de l´Alimentation, Isis Ochoa, hier soir á la même heure. Dépasser enfin le faux débat “liberté individuelle contre totalitarisme”, comprendre que l´Etat, réputé partout liberticide après cinquante ans de propagande néolibérale, peut etre une forme supérieure de la liberté, comme Rousseau l´avait vu.